
L’explosion des contrats d’apprentissage, l’évolution sociologique des apprentis, la hausse du coût pour les finances publiques, les bénéfices — nuancés — sur l’insertion professionnelle : le dernier rapport Trésor-Éco (novembre 2025) consacré à l’apprentissage permet d’y voir plus clair.
En sept ans, le pays a connu une véritable métamorphose :
- En 2017, on comptait 306.000 nouveaux contrats ;
- ils étaient 879 000 en 2024, soit une augmentation de 187 %,
- et plus d’un million d’apprentis en cours de contrat fin 2024.
Une dynamique permise par la libéralisation de l’offre de formation, l’assouplissement du cadre administratif et juridique, et le soutien direct aux entreprises via l’aide publique à l’embauche d’apprentis
Un mécanisme désormais assumé comme politique publique
Depuis la réforme de 2018, l’apprentissage est clairement devenu un outil — au sens opérationnel — de politique de l’emploi. Le législateur a misé sur l’incitation : aides directes aux entreprises, exonérations partielles de cotisations pour l’apprenti, prise en charge des coûts pédagogiques des CFA par les Opco, etc.
Résultat : le reste à charge pour l’employeur est relativement faible la première année.
Pour un apprenti de 18 à 20 ans dans une entreprise de moins de 11 salariés, il s’établit à 373 € par mois — une estimation qui grimpe ensuite, mais reste contenue au regard de l’apport opérationnel du jeune salarié.
Cette impulsion publique a cependant un prix. En 2023, le coût total pour l’État, incluant financements des CFA, aides et exonérations diverses, représentait 14,9 milliards d’euros, soit près de 15.000 € par apprenti et par an.
À titre de comparaison, l’Allemagne dépense environ 4.700 € par apprenti.
Le supérieur devient majoritaire
Contrairement à l’image historique de l’apprentissage cantonné aux niveaux CAP et bac pro, les apprentis de 2024 sont majoritairement étudiants du supérieur (Bac+2 à Bac+5).
Ils représentaient 61 % des effectifs, contre seulement 39 % avant la réforme de 2018.
Cette montée du supérieur s’accompagne d’une montée des services, qui concentrent désormais 74 % des contrats. Les grandes entreprises captent également une part croissante d’apprentis : 23,5 % en 2024 contre 20,7 % en 2018 — une progression fortement corrélée à l’accueil d’apprentis de niveau licence ou master, plus fréquents dans les grands groupes.
Une recomposition sociale plus subtile qu’il n’y paraît
La question de l’ascenseur social est plus nuancée. Dans le secondaire professionnel, les apprentis sont en moyenne issus de milieux légèrement plus favorisés que les scolaires.
À l’inverse, dans le supérieur, les apprentis sont proportionnellement plus souvent issus de catégories sociales modestes que les étudiants en voie classique, notamment dans les écoles de commerce et d’ingénieurs où les frais de scolarité sont compensés par le financement de l’entreprise — et indirectement par l’État.
Autrement dit : dans le secondaire, l’apprentissage capte davantage les élèves bénéficiant déjà d’un certain capital social, tandis que dans le supérieur, il constitue un mode d’accès à des formations coûteuses pour des étudiants qui n’auraient peut-être pas pu les financer autrement.
L’insertion professionnelle varie en fonction du diplôme
L’effet immédiat de l’apprentissage sur l’accès à l’emploi est réel. 18 mois après leur sortie d’études :
- au niveau CAP : 63 % des apprentis sont en emploi contre 36 % des scolaires
- au niveau BTS : 71 % contre 55 %
- au niveau master : l’écart tombe à 6 points de pourcentage seulement.
Cette atténuation de l’effet positif avec le niveau de diplôme invite à relativiser une croyance répandue : celle selon laquelle l’apprentissage serait systématiquement supérieur à la voie scolaire.
À Bac+5, les stages longs et les réseaux universitaires jouent un rôle comparable à celui de l’apprentissage.
Une trajectoire à évaluer dans le temps long
Le rapport rappelle un point clé : si l’apprentissage favorise clairement l’accès à l’emploi en début de carrière, son impact sur les trajectoires professionnelles à long terme reste moins documenté.
La spécialisation acquise dans l’entreprise peut favoriser la rétention (embauche directe), mais pourrait limiter la transférabilité des compétences vers d’autres secteurs ou environnements. La littérature scientifique n’est pas encore unanime sur ce point.
Que disent ces chiffres, au fond ?
Derrière les tableaux et les écarts statistiques, le rapport Trésor-Éco traduit trois réalités :
- l’apprentissage s’est massifié, et s’est déplacé vers le supérieur
- son financement public atteint désormais un palier significatif
- son efficacité sur l’emploi dépend davantage du niveau de diplôme et du secteur que d’un principe général
Pour les entreprises, l’apprentissage est devenu un outil RH pour attirer, évaluer et former des jeunes talents — en particulier dans les métiers en tension et les filières techniques ou émergentes.
Pour les pouvoirs publics, une question sous-jacente demeure : jusqu’où financer, et comment réguler sans décourager la dynamique ?

