
Les prix des courses ont augmenté ces dernières années, les plateformes ont ajusté leurs grilles tarifaires, et la mobilité urbaine a retrouvé un rythme soutenu après la période Covid. Pourtant, pour une partie des chauffeurs VTC, le bilan économique reste amer. Selon le rapport 2026 de l’Autorité des relations sociales des plateformes d’emploi (ARPE), plusieurs grandes plateformes voient le revenu horaire réel de leurs chauffeurs reculer entre 2021 et 2025, une fois l’inflation prise en compte. Uber et Bolt figurent parmi les acteurs concernés.
Autrement dit : les chauffeurs peuvent encaisser autant, voire un peu plus en valeur brute, sans pour autant mieux vivre de leur activité. L’augmentation du coût de la vie a grignoté les gains affichés.
Des revenus bruts qui ne disent pas tout
Le rapport rappelle un point fondamental : les montants publiés correspondent à des revenus bruts transmis par les plateformes. Ils ne prennent pas en compte les cotisations sociales, le carburant, l’assurance, l’entretien du véhicule, l’amortissement ou encore l’impôt sur le revenu.
L’ARPE précise aussi que le revenu horaire utilisé dans l’étude repose sur un cas théorique : celui d’un chauffeur continuellement en course, sans temps d’attente entre deux prestations. Dans la réalité, le revenu net disponible est donc inférieur.
Cette précision change la lecture des chiffres. Un taux horaire brut qui semble correct peut masquer une situation plus tendue lorsque les charges progressent en parallèle.
Uber : près de 10 % de pouvoir d’achat perdu
Entre 2021 et 2025, Uber affiche une progression nominale de son revenu horaire brut de +3 %. Sur le papier, la tendance semble positive. Mais une fois corrigé de l’inflation, le revenu horaire recule de 9,3 %.
Le rapport note également un allongement de la durée moyenne des courses sur la période : +9 %. En 2025, une prestation Uber dure en moyenne 21,8 minutes, contre 20 minutes sur la base 2021.
Le revenu moyen par course atteint 17,3 euros en 2025, contre 15,4 euros en 2021. Mais cette hausse n’a pas suffi à compenser la montée générale des prix.
Pour les chauffeurs, cela signifie concrètement davantage de temps mobilisé pour un niveau de vie qui se dégrade.
Bolt : stagnation des revenus, recul en réel
Le constat est proche chez Bolt. Sur la période 2021-2025, le revenu horaire brut nominal progresse de seulement +0,7 %. Une quasi-stabilité. En euros constants, le revenu horaire chute de 11,3 %.
Le revenu moyen par prestation passe de 16,1 euros à 15,9 euros sur la période, soit un léger recul. Le revenu horaire brut s’établit à 44,3 €/h en 2025, quasiment identique à celui de 2024.
Autrement dit, malgré plusieurs années d’activité soutenue sur le marché français, la dynamique économique reste peu favorable aux chauffeurs Bolt.
Inflation, carburant, entretien : la pression silencieuse
La période étudiée recouvre un choc inflationniste majeur. L’ARPE retient les coefficients suivants : +5,2 % en 2022, +4,9 % en 2023, +2 % en 2024 et +0,9 % en 2025.
Pour les indépendants du transport, cette inflation a souvent été plus sensible encore. Le carburant, les pneus, les pièces détachées, les réparations, le crédit automobile ou la location longue durée ont pesé lourdement.
Un chauffeur peut donc voir son chiffre d’affaires se maintenir tout en constatant, en fin de mois, une marge réduite.
C’est l’un des enseignements majeurs du rapport : le revenu brut ne suffit plus à mesurer la santé économique de l’activité.
Les temps d’attente restent un sujet majeur
Autre donnée surveillée : le temps d’attente entre deux propositions de courses. Cet indicateur influence directement la rentabilité quotidienne.
- Chez Uber, ce temps d’attente passe de 4 minutes en 2021 à 7,5 minutes en 2025, après un pic à 10 minutes en 2024.
- Chez Bolt, il recule fortement en 2025 à 5,8 minutes après avoir atteint 12,9 minutes en 2024. Une amélioration notable, même si la tendance sur plusieurs années montre des variations importantes.
Pour un chauffeur, ces minutes non facturées pèsent lourd. Elles mobilisent le véhicule, consomment parfois du carburant en circulation lente, et réduisent le nombre de courses possibles sur une journée.
Tous les acteurs ne sont pas logés à la même enseigne
Le rapport souligne des écarts marqués entre plateformes. Certaines affichent une trajectoire plus favorable.
- Freenow enregistre par exemple une hausse de +12,2 % du revenu horaire réel entre 2021 et 2025. L’ARPE la présente comme l’une des rares plateformes à améliorer le pouvoir d’achat horaire sur la période.
- Heetch, de son côté, signe un fort rebond en 2025 avec +48,6 % de revenu horaire nominal sur un an. Mais sur l’ensemble de la période 2021-2025, le revenu réel reste en baisse de 12,3 %.
Le marché VTC apparaît donc de plus en plus fragmenté, entre plateformes grand public, acteurs premium et modèles plus spécialisés.
Un métier sous tension économique
Ces chiffres viennent nourrir un débat ancien : un chauffeur VTC peut-il encore dégager un revenu stable après paiement de toutes ses charges ?
La réponse dépend de nombreux paramètres : ville d’exercice, horaires travaillés, type de véhicule, statut fiscal, multi-connexion à plusieurs applications, capacité à cibler les heures rentables, fidélisation d’une clientèle privée en parallèle.
Mais la photographie globale montre une pression croissante sur les indépendants les plus exposés aux plateformes de masse.
Quand les revenus progressent moins vite que les prix, le ressenti est immédiat : journées plus longues, fatigue accrue, arbitrages budgétaires plus fréquents.
La bataille des plateformes pourrait se déplacer
Face à ces constats, plusieurs scénarios se dessinent.
- Le premier serait une poursuite de la guerre des prix entre applications, au détriment des marges chauffeurs.
- Le second passerait par une montée en gamme : services premium, réservation planifiée, clientèle affaires, transferts aéroport, mise à disposition.
- Le troisième concernerait la régulation sociale. Depuis plusieurs années, la question des revenus minimums, de la transparence tarifaire et des conditions de travail s’impose dans le débat public.
Le rapport de l’ARPE s’inscrit précisément dans cette logique : objectiver les discussions à partir de données chiffrées.
Ce que regardent déjà les chauffeurs
Sur le terrain, beaucoup de professionnels ne raisonnent plus uniquement en chiffre d’affaires journalier. Ils suivent désormais :
- le revenu net après carburant ;
- le nombre de kilomètres à vide ;
- le temps d’attente ;
- le coût mensuel du véhicule ;
- la rentabilité selon les créneaux horaires ;
- la dépendance à une seule plateforme.
Cette approche traduit une professionnalisation contrainte : lorsque les marges se resserrent, chaque variable compte.
Un signal pour tout l’écosystème
Le sujet dépasse les seuls chauffeurs. Loueurs de véhicules, garages, assureurs spécialisés, stations-service, sociétés de gestion de flotte et sous-traitants suivent de près la santé économique du secteur.
Si les revenus réels continuent de se contracter, certains chauffeurs pourraient réduire leur activité, changer de modèle ou quitter le métier. Cela aurait des répercussions sur toute la chaîne.
Des chiffres à surveiller en 2026
L’exercice 2025 marque quelques inflexions positives selon l’ARPE : baisse du temps d’attente chez certains acteurs, rebond ponctuel de revenus sur certaines plateformes.
Mais pour Uber et Bolt, le constat sur cinq ans reste clair : le pouvoir d’achat horaire s’est érodé. La question pour 2026 sera simple : les hausses tarifaires futures profiteront-elles enfin aux chauffeurs, ou seront-elles absorbées par les coûts et l’inflation ? Pour des milliers d’indépendants, la réponse ne sera pas statistique. Elle se lira sur le relevé bancaire de fin de mois.
Chiffres clés : chauffeurs VTC, Uber et Bolt sous pression
- Uber : -9,3 % de revenu horaire réel entre 2021 et 2025
- Bolt : -11,3 % de revenu horaire réel sur la même période
- Uber : revenu moyen par course à 17,3 € en 2025
- Bolt : revenu moyen par course à 15,9 € en 2025
- Uber : temps d’attente moyen de 7,5 minutes en 2025
- Bolt : temps d’attente moyen de 5,8 minutes en 2025
- Inflation cumulée 2022-2025 : +13,6 %
- Freenow : +12,2 % de revenu horaire réel entre 2021 et 2025

