Une étude d’Asterès met en lumière le potentiel transformateur de l’IA dans l’artisanat, tant sur le plan de la productivité que de l’organisation du travail. Si l’adoption reste inégale entre secteurs, l’intensification des usages pourrait représenter une opportunité significative pour les chefs d’entreprise artisanale, en libérant du temps pour des activités à plus forte valeur ajoutée ou en augmentant leur production. Décryptage.
Cette étude, menée par Elie Kruk et Charles-Antoine Schwerer, économistes au sein du cabinet Asterès, a été commanditée par le FAFCEA (Fonds d’Assurance Formation des Chefs d’Entreprise Artisanale) pour examiner l’impact des outils d’intelligence artificielle (IA) générative sur les chefs d’entreprise artisanale. L’approche méthodologique adoptée combine deux modèles fréquemment utilisés dans la littérature académique : la collecte de données terrain et leur extrapolation à l’échelle sectorielle.
L’enquête a été menée auprès de plus de 1.200 chefs d’entreprise artisanale et porte sur huit tâches de gestion : élaboration de devis, facturation, gestion de trésorerie, gestion des stocks, relation client, gestion des plannings, création de supports de communication et gestion juridique. Ces tâches représentent une part importante des activités de gestion, auxquelles les chefs d’entreprise consacrent en moyenne 22 % de leur temps de travail.
Une adoption progressive mais prometteuse de l’IA
Les résultats montrent que 27 % des chefs d’entreprise artisanale utilisent déjà l’IA dans leur travail, avec des taux d’adoption plus élevés dans les secteurs de la fabrication et des services (30 %) par rapport à l’alimentation (25 %) et au bâtiment (16 %). Parmi ces utilisateurs, 6 % déclarent un usage quotidien, tandis que 9 % l’utilisent chaque semaine.
Ces outils permettent un gain moyen de 2,1 heures par semaine pour les utilisateurs actuels, ce qui correspond à une augmentation de productivité de 5 %. Ce chiffre est appelé à croître si les usages s’intensifient et se généralisent.
Une productivité accrue grâce à des gains de temps ciblés
Parmi les tâches de gestion, celles liées à la création de supports de communication et à la relation client bénéficient particulièrement de l’IA. Près de 81 % des utilisateurs d’IA y ont recours, économisant ainsi 32 % de leur temps sur ces activités. Les gains sont moindres pour des tâches telles que la gestion juridique ou la facturation, mais restent significatifs.
L’étude relève également que les utilisateurs d’IA tendent à consacrer plus de temps aux tâches de gestion (27 %) que les non-utilisateurs (20 %), reflétant une réorganisation possible des priorités.
Scénarios prospectifs : une productivité en hausse selon l’intensité des usages
Asterès propose trois scénarios d’évolution des usages de l’IA :
- Scénario conservateur : Les gains de productivité des non-utilisateurs s’alignent sur ceux des utilisateurs actuels. Cela équivaut à un gain moyen de 1,7 heure par semaine et une augmentation de productivité de 4 %.
- Scénario intermédiaire : Les chefs d’entreprise adoptent l’IA pour toutes les tâches identifiées, entraînant un gain de 3,2 heures par semaine et une hausse de productivité de 7 %.
- Scénario optimiste : En plus des tâches de gestion, les chefs d’entreprise utilisent l’IA pour des activités créatives, avec une économie de 4,3 heures par semaine et une productivité accrue de 9 %.
Ces gains se traduisent par une production supplémentaire estimée entre 2,5 et 6,5 milliards d’euros par an à l’échelle du secteur artisanal, ou par une libération de 78.000 à 197.000 équivalents temps plein.
Des impacts variés selon les secteurs
L’étude met en évidence des disparités significatives dans l’adoption et les bénéfices de l’intelligence artificielle en fonction des secteurs artisanaux, à savoir la fabrication et les services, l’alimentation, et le bâtiment.
Ces écarts s’expliquent notamment par la nature des tâches et des besoins propres à chaque secteur, mais aussi par des habitudes et une culture technologique distinctes.
1. Fabrication et services : des pionniers de l’IA artisanale
Le secteur de la fabrication et des services se distingue comme le plus avancé dans l’adoption des outils d’intelligence artificielle, avec 30 % des chefs d’entreprise déclarant les utiliser. Ce dynamisme peut être attribué à une forte composante communicationnelle dans ces activités : 81 % des utilisateurs d’IA du secteur recourent aux outils pour la création et la mise à jour de supports de communication, comme des brochures ou des sites internet.
L’automatisation des processus créatifs et administratifs y est particulièrement efficace, avec un gain de productivité moyen de 23 % sur les tâches de gestion et de 5 % sur le temps de travail total. Ces gains permettent à ces entreprises d’optimiser leur présence sur des marchés souvent concurrentiels et de consacrer plus de ressources à leur activité principale.
2. Alimentation : des usages prometteurs malgré une adoption encore modeste
Dans ce secteur, 25 % des chefs d’entreprise artisanale utilisent des outils d’IA. Bien que l’adoption soit légèrement en retrait par rapport à celle de la fabrication et des services, les gains de productivité y sont similaires, avec une amélioration de 23 % sur les tâches de gestion.
Ce secteur utilise l’IA principalement pour optimiser la relation client et la gestion des stocks, deux leviers essentiels dans un environnement où la fraîcheur et la disponibilité des produits sont déterminants. L’enquête montre que 32 % des utilisateurs dans ce secteur rapportent un gain de temps significatif dans la gestion des approvisionnements et des stocks grâce à l’automatisation des calculs ou des prévisions.
3. Bâtiment : une adoption plus timide mais un potentiel sous-jacent
Avec seulement 16 % des chefs d’entreprise artisanale du bâtiment déclarant utiliser l’IA, ce secteur accuse un certain retard. Plusieurs facteurs expliquent cette adoption plus lente : une culture technologique encore embryonnaire, des tâches de gestion moins diversifiées et une priorité donnée aux activités manuelles et techniques sur le terrain.
Cependant, les impacts mesurés chez les utilisateurs montrent un potentiel prometteur. Les chefs d’entreprise du bâtiment consacrent en moyenne 13 heures par semaine à la gestion, soit la part la plus élevée parmi les trois secteurs étudiés (25 % du temps total de travail). En introduisant des outils d’IA, ces entreprises pourraient réduire le temps consacré à cette gestion, libérant ainsi des ressources pour des tâches plus directement liées à leur activité.
Les gains actuels dans ce secteur se concentrent principalement sur la gestion de la trésorerie et l’élaboration de devis, où l’IA peut accélérer le traitement des données et la production de documents personnalisés. Si les usages venaient à s’intensifier, les entreprises du bâtiment pourraient rattraper leur retard et bénéficier de gains de productivité similaires à ceux observés dans les autres secteurs.
4. Une opportunité pour tous, malgré des disparités sectorielles
Malgré ces différences, l’étude d’Asterès montre que l’IA représente une opportunité transversale pour l’artisanat. Les secteurs de la fabrication et de l’alimentation tirent déjà des bénéfices mesurables grâce à une intégration ciblée de l’IA dans des processus clés. Dans le bâtiment, le potentiel est encore largement inexploité, mais pourrait se concrétiser avec des initiatives visant à sensibiliser et former les artisans aux bénéfices de ces outils.
En définitive, les disparités actuelles ne doivent pas masquer le fait que l’IA offre des leviers de productivité et d’organisation dans tous les secteurs artisanaux. Une adoption généralisée et stratégique pourrait contribuer à une évolution positive de l’ensemble du secteur, permettant à chaque entreprise d’améliorer son efficacité tout en libérant du temps pour l’innovation et le développement.

