
Le signal est jugé “positif”, mais loin d’être suffisant. Alors que le financement de l’apprentissage reste sous tension, les dernières décisions de France Compétences offrent un peu d’air… sans dissiper les inquiétudes des acteurs de terrain. En première ligne : les Chambres de métiers et de l’artisanat, qui alertent sur un modèle économique toujours fragilisé.
Des niveaux de financement revus, mais encore jugés insuffisants
Réuni le 2 avril, le conseil d’administration de France Compétences a validé les nouvelles valeurs de référence des niveaux de prise en charge (NPEC), qui serviront de base aux branches professionnelles pour les trois prochaines années.
Ces montants, désormais calculés en deux temps depuis le décret du 8 décembre 2025, reposent d’abord sur un coût moyen observé, revalorisé de 1,85 %, avant d’être ajustés par les branches dans une fourchette de ±20 %.
Pour les Chambres de métiers et de l’artisanat (CMA), le constat est nuancé : certaines valeurs sont en hausse, ce qui tranche avec les baisses évoquées ces derniers mois dans un contexte budgétaire contraint. Un arbitrage favorable, notamment face aux pressions de Bercy, qui témoigne d’un effort du ministère du Travail.
Mais cet ajustement ne permet pas de corriger les déséquilibres accumulés depuis plusieurs années.
« Les montants […] ne permettent toujours pas de retrouver l’équilibre rompu par les baisses des années antérieures », souligne Joël Fourny, président de CMA France.
Un modèle économique sous tension
Derrière ces arbitrages techniques, c’est la viabilité même de certaines formations qui est en jeu. Selon le réseau des CMA, les niveaux de financement ne couvrent toujours pas les coûts réels, à l’exception d’une seule certification.
Résultat : un déficit persistant entre les recettes issues des NPEC et les charges des centres de formation.
« À effectifs constants, le déficit […] reste significatif pour les 20 principales certifications du réseau », alerte Joël Fourny.
À court terme, la conséquence est claire : certaines formations pourraient fermer dès la prochaine rentrée.
Une perspective qui inquiète d’autant plus que les CMA assurent une formation de proximité, souvent dans des territoires où les alternatives sont limitées.
Priorité aux niveaux 3 et 4 : un levier d’insertion confirmé
Parmi les points jugés positifs, la priorisation des financements vers les diplômes de niveaux 3 et 4 (CAP, bac professionnel), qui ne seront pas plafonnés.
Un choix cohérent avec les besoins du marché du travail : ces formations constituent un accès rapide à l’emploi et répondent directement aux tensions de recrutement dans l’artisanat.
Elles jouent aussi un rôle clé dans l’insertion des jeunes, notamment ceux les plus éloignés des parcours académiques classiques.
Une réforme de 2018 qui montre ses limites
Depuis la réforme de l’apprentissage de 2018, le système a profondément changé : ouverture à la concurrence, financement au contrat, forte hausse du nombre d’apprentis.
Avec un succès indéniable : l’apprentissage a gagné en attractivité et dépasse aujourd’hui les 800.000 contrats signés chaque année en France.
Mais ce modèle a un coût. Et France Compétences, structure chargée de réguler et financer le système, accumule les déficits depuis plusieurs années, obligeant l’État à intervenir régulièrement.
Ainsi, les ajustements des NPEC s’inscrivent dans une logique de maîtrise des dépenses publiques… au risque de fragiliser certains acteurs.
Des besoins massifs dans les entreprises
Le paradoxe est frappant : jamais les besoins n’ont été aussi élevés.
- Selon les données rappelées par CMA France dans un communiqué de presse, 150.000 postes sont actuellement à pourvoir dans les entreprises artisanales.
- À cela s’ajoute un enjeu majeur de transmission, avec 300.000 entreprises à reprendre dans les dix prochaines années.
Autrement dit, réduire les capacités de formation aujourd’hui pourrait aggraver les pénuries de compétences demain.
Un appel à réagir rapidement
Face à cette équation complexe, les CMA appellent à une réaction rapide des pouvoirs publics.
Car le calendrier joue contre les organismes de formation : les nouveaux niveaux de prise en charge sont fixés pour trois ans. Une durée jugée trop longue si les équilibres économiques ne sont pas rétablis.
« Nous ne tiendrons pas trois ans dans ces conditions », prévient Joël Fourny.
En filigrane, c’est toute la question du financement durable de l’apprentissage qui se pose. Entre impératif budgétaire et besoin de compétences, l’équilibre reste difficile à trouver.
Et pour les TPE, directement dépendantes de ces formations pour recruter, l’enjeu est loin d’être théorique.

