
Une remarque chez le coiffeur, une phrase lâchée par un artisan ou une réflexion dans un commerce : certaines expressions semblent anodines. Pourtant, elles véhiculent des stéréotypes de genre qui influencent encore la manière dont les femmes sont perçues et dont elles se perçoivent elles-mêmes. Un phénomène loin d’avoir disparu, selon les dernières études.
- « Monsieur sera content de vous voir comme ça. »
- « C’est facile à nettoyer, madame. »
- « On va plutôt voir les aspects techniques avec votre conjoint. »
Prises isolément, ces phrases peuvent sembler insignifiantes. Elles ne sont généralement ni agressives ni prononcées avec une intention de nuire.
Pourtant, elles participent à ce que les spécialistes désignent comme le sexisme ordinaire : un ensemble de comportements, de remarques ou de présupposés qui attribuent aux femmes et aux hommes des rôles différents en fonction de leur sexe.
Contrairement aux formes les plus visibles de discrimination, le sexisme ordinaire se caractérise par sa banalité. Il s’invite dans les interactions du quotidien, dans les commerces, les entreprises, les services ou les relations professionnelles.
Parce qu’il paraît normal, il est souvent moins contesté. Pourtant, ses conséquences sur la perception des femmes et sur les inégalités entre les sexes sont bien documentées.
Un phénomène qui continue d’imprégner les relations professionnelles
L’idée selon laquelle le sexisme appartiendrait au passé est largement contredite par les chiffres.
Selon le Baromètre 2025 du Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes, les stéréotypes liés au genre restent fortement ancrés dans la société française. Ils ne se traduisent pas uniquement par des discriminations visibles ou des comportements ouvertement hostiles. Ils s’expriment aussi dans les échanges du quotidien, y compris dans le cadre professionnel.
Un commerçant qui suppose qu’une cliente sera davantage sensible à l’esthétique qu’aux caractéristiques techniques d’un produit, un artisan qui s’adresse spontanément au conjoint pour évoquer le budget d’un projet ou encore un professionnel de la beauté qui ramène systématiquement l’apparence d’une cliente au regard de son partenaire ne cherchent généralement pas à discriminer.
Pourtant, ces réflexes reposent souvent sur des représentations héritées des rôles traditionnellement attribués aux femmes et aux hommes.
Les chercheurs distinguent d’ailleurs le sexisme hostile, fondé sur une dévalorisation explicite des femmes, du sexisme dit « bienveillant ».
Ce dernier prend la forme d’attitudes perçues comme positives, protectrices ou valorisantes, mais qui associent les femmes à certaines qualités ou responsabilités considérées comme naturelles.
Considérer qu’une femme sera nécessairement plus attentive à l’entretien d’un logement, plus concernée par la décoration intérieure ou davantage chargée de l’organisation familiale peut sembler anodin. Pourtant, ces présupposés influencent la manière dont les clients sont conseillés, dont les échanges sont conduits et, plus largement, la place que chacun occupe dans la relation professionnelle.
C’est précisément dans ces interactions ordinaires que le sexisme se révèle le plus difficile à identifier. Parce qu’il est rarement intentionnel, il passe souvent inaperçu. Mais à force de répétition, il contribue à maintenir des stéréotypes que de nombreuses entreprises cherchent aujourd’hui à dépasser.
Des remarques qui assignent les femmes à certaines fonctions
Lorsqu’une professionnelle de la coiffure affirme à une cliente que le principal est que sa coupe plaise à son mari, elle ne formule pas simplement une opinion esthétique.
- Cette remarque repose sur l’idée que l’apparence féminine doit avant tout répondre aux attentes d’un homme.
- De la même manière, lorsqu’une esthéticienne suggère qu’un conjoint sera ravi de découvrir le résultat d’un soin, l’attention est déplacée du bien-être de la cliente vers le regard masculin.
Dans d’autres secteurs, les stéréotypes prennent des formes différentes.
Les métiers du bâtiment, de l’automobile ou du bricolage ont longtemps été associés à l’univers masculin. Il n’est donc pas rare que certaines explications techniques soient spontanément orientées vers un homme lorsqu’un couple est présent, ou que l’on suppose qu’une femme sera davantage intéressée par l’aspect esthétique d’un projet que par ses caractéristiques techniques.
À l’inverse, les questions liées à l’entretien du logement, à l’organisation domestique ou à la décoration sont fréquemment adressées aux femmes. « Vous verrez, c’est facile à entretenir, avec une micro fibre ça se nettoie tout seul ».
Ces réflexes reposent sur des représentations anciennes : l’homme serait compétent sur les sujets techniques et financiers ; la femme serait responsable du foyer, de l’apparence et du bien-être familial.
Des stéréotypes qui influencent les choix d’orientation
Le sexisme ordinaire ne se limite pas aux interactions entre adultes. Il trouve souvent ses racines bien plus tôt, dès l’enfance et les premières années de scolarité.
De nombreux travaux montrent que les garçons sont davantage encouragés vers les activités associées à la technique, à l’expérimentation ou à la compétition, tandis que les filles sont plus fréquemment valorisées pour leur sens de l’écoute, leur application ou leur capacité à prendre soin des autres.
Ces messages sont rarement formulés de manière explicite. Ils s’expriment à travers les jouets proposés, les activités recommandées, les modèles mis en avant ou encore les commentaires entendus dans l’entourage. À force d’être répétés, ils contribuent à façonner les représentations que les jeunes se font de leurs propres compétences et des métiers auxquels ils peuvent prétendre.
L’OCDE souligne ainsi que les stéréotypes de genre continuent d’influencer les aspirations scolaires et professionnelles des adolescents.
Bien avant leur entrée sur le marché du travail, filles et garçons tendent à se projeter dans des secteurs différents, souvent en cohérence avec les rôles traditionnellement attribués à leur sexe.
Ces mécanismes se retrouvent ensuite dans les choix d’orientation. Les filières scientifiques, industrielles ou numériques demeurent majoritairement masculines, tandis que les formations liées à l’éducation, à l’accompagnement des personnes ou aux services restent davantage féminisées.
Pour les entreprises, ces écarts ne sont pas sans conséquence. Ils contribuent à alimenter les difficultés de recrutement dans certains secteurs en limitant le vivier de candidats potentiels. Ils privent également de nombreux jeunes de parcours qu’ils auraient pu envisager s’ils n’avaient pas intégré, parfois inconsciemment, l’idée que certains métiers seraient davantage faits pour les hommes ou pour les femmes.
Ainsi, les petites phrases entendues dans l’enfance ou à l’adolescence ne sont pas seulement des clichés sans importance (« ce n’est pas un métier de femme », « Il est fasciné par les grues, les camions, les tracteurs depuis tout petit, c’est les garçons, ça ». Elles participent à la construction des choix de formation, puis des trajectoires professionnelles qui en découlent.
Des conséquences sur la confiance en soi
L’un des principaux effets du sexisme ordinaire réside dans son caractère répétitif.
Une remarque isolée n’a généralement qu’un impact limité. En revanche, l’accumulation de messages similaires au fil des années peut influencer durablement la manière dont une personne évalue ses compétences et sa légitimité.
Selon l’OCDE, les stéréotypes de genre continuent d’orienter les choix d’études et de carrière. Les filles restent davantage attirées vers les métiers du soin, de l’éducation ou des services, tandis que les garçons se projettent plus fréquemment dans les secteurs techniques, industriels ou scientifiques. Ces écarts apparaissent très tôt et persistent à l’adolescence.
Lorsqu’une femme entend régulièrement que certains domaines seraient davantage masculins, elle peut être amenée à douter de sa propre expertise, même lorsqu’elle possède les compétences nécessaires.
À l’inverse, les hommes peuvent ressentir une pression importante pour correspondre à des normes valorisant la force, la performance ou la maîtrise émotionnelle.
Le sexisme ordinaire ne produit donc pas uniquement des effets sur les femmes. Il contribue plus largement à enfermer chacun dans des rôles prédéfinis.
Le poids des représentations dans le monde professionnel
Les entreprises ne sont pas épargnées par ces mécanismes.
Le baromètre 2025 de l’initiative #StOpE indique qu’une majorité de femmes continuent de déclarer être confrontées à des attitudes ou décisions sexistes dans leur environnement professionnel.
Ces comportements ne prennent pas toujours la forme de discriminations ouvertes. Ils peuvent se traduire par des interruptions plus fréquentes lors des réunions, une remise en question plus systématique de certaines compétences ou des attentes différentes selon le sexe de la personne concernée.
Dans certains cas, les stéréotypes influencent même les opportunités professionnelles.
Les femmes sont encore régulièrement associées à des qualités relationnelles ou organisationnelles tandis que les hommes sont davantage perçus comme légitimes pour occuper des fonctions de direction, de négociation ou d’expertise technique.
Ces mécanismes contribuent à maintenir des écarts de carrière qui persistent malgré les progrès réalisés ces dernières décennies.
Pourquoi ces réflexes persistent-ils ?
Les stéréotypes de genre sont profondément ancrés dans les représentations collectives.
Pendant des décennies, les médias, les publicités, les programmes scolaires ou les discours institutionnels ont largement contribué à diffuser une image très différenciée des rôles masculins et féminins.
Même si les représentations évoluent, les habitudes culturelles changent souvent plus lentement que les lois.
C’est précisément ce qui rend le sexisme ordinaire difficile à identifier. Les personnes qui reproduisent ces schémas n’ont pas nécessairement conscience de le faire. Elles expriment souvent des idées considérées comme normales dans leur environnement social.
Pour autant, l’absence d’intention discriminatoire ne signifie pas l’absence d’effet.
Vers une remise en question des automatismes
La lutte contre le sexisme ordinaire ne consiste pas à surveiller chaque mot prononcé ou à transformer chaque maladresse en faute morale.
Elle suppose avant tout de questionner les présupposés qui se cachent derrière certaines expressions.
Pourquoi considérer qu’une coupe de cheveux doit plaire à un mari plutôt qu’à la personne qui la porte ? Pourquoi supposer qu’une femme sera responsable de l’entretien d’un logement ? Pourquoi imaginer qu’un homme sera plus compétent sur des questions techniques ?
Poser ces questions permet de mettre en lumière des mécanismes souvent invisibles.
Si les formes les plus manifestes de discrimination sont aujourd’hui largement condamnées, les stéréotypes continuent de s’exprimer à travers une multitude de détails du quotidien. C’est précisément parce qu’ils semblent anodins qu’ils méritent d’être observés avec attention.
Car derrière une simple remarque peut se cacher une vision du monde qui continue, parfois inconsciemment, à définir ce que les femmes et les hommes sont censés être.
Relation client : comment éviter les stéréotypes de genre sans tomber dans l’excès
Dans une TPE, la relation humaine fait souvent la différence. Un artisan, un commerçant ou un prestataire de services échange chaque jour avec des clients aux profils variés. Sans mauvaise intention, certains automatismes peuvent pourtant véhiculer des stéréotypes de genre et créer un malaise. Quelques réflexes simples permettent d’éviter ces maladresses tout en renforçant la qualité du service.
Ne pas supposer qui décide
Lorsqu’un couple est présent, il peut être tentant de s’adresser spontanément à l’homme pour les questions techniques ou financières, et à la femme pour les aspects esthétiques ou pratiques. Pourtant, rien ne garantit que cette répartition corresponde à la réalité.
Le bon réflexe : identifier dès le départ les interlocuteurs concernés par le projet et s’adresser à chacun de manière équitable.
Éviter les remarques sur le conjoint
« Votre mari va aimer », « Monsieur sera content » ou encore « Ça plaira à votre femme » sont souvent prononcés pour valoriser un produit ou un service. Ces formulations peuvent toutefois donner l’impression que le choix de la personne dépend avant tout du regard de son partenaire.
Le bon réflexe : recentrer l’échange sur le client lui-même : « Est-ce que cela vous convient ? », « Est-ce que cela correspond à vos attentes ? »
Ne pas attribuer automatiquement certaines compétences
Le bricolage, la mécanique, l’informatique ou la gestion budgétaire restent parfois associés aux hommes, tandis que la décoration, l’entretien du foyer ou l’organisation familiale sont davantage reliés aux femmes.
Le bon réflexe : délivrer le même niveau d’information à tous les clients et adapter son discours à leurs questions plutôt qu’à leur sexe.
Privilégier les besoins réels plutôt que les clichés
Les phrases du type « Les femmes préfèrent généralement… » ou « Les hommes recherchent surtout… » peuvent sembler anodines, mais elles reposent souvent sur des généralisations qui ne correspondent pas aux attentes de la personne en face.
Le bon réflexe : poser des questions ouvertes afin d’identifier précisément les besoins du client avant de formuler une recommandation.
Faire évoluer les habitudes de langage
De nombreuses expressions sont utilisées par automatisme. Pourtant, certaines peuvent véhiculer une vision datée des rôles masculins et féminins.
Le bon réflexe : remplacer les références au genre par des formulations centrées sur l’usage, les préférences ou les objectifs du client.
Une relation client de qualité repose sur l’écoute et la personnalisation du conseil. Éviter les stéréotypes permet non seulement de réduire les maladresses, mais aussi de mieux comprendre les attentes réelles de ses clients. Dans un contexte où l’expérience client joue un rôle croissant dans la fidélisation, cette attention aux détails devient un véritable levier de professionnalisme.

