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Plus de 840.000 décès par an liés aux risques psychosociaux au travail : l’alerte mondiale de l’OIT

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6–9 minutes
©@canvaaistudio

Le travail peut protéger, intégrer, donner des repères et soutenir l’autonomie économique. Il peut aussi user, fragiliser et parfois tuer. Dans un rapport mondial publié le 22 avril 2026, l’Organisation internationale du Travail (OIT) chiffre pour la première fois l’impact sanitaire des risques psychosociaux liés au travail à l’échelle planétaire : plus de 840.000 décès par an seraient imputables à ces expositions professionnelles.

Le chiffre frappe d’autant plus qu’il concerne des causes longtemps reléguées au second plan dans les politiques de prévention : surcharge chronique, horaires excessifs, harcèlement, précarité de l’emploi, déséquilibre entre efforts fournis et reconnaissance reçue.

Loin d’être de simples irritants organisationnels, ces facteurs sont désormais associés à des maladies cardiovasculaires et à des troubles mentaux susceptibles d’abréger la vie.

Derrière les débats sur la qualité de vie au travail, l’OIT replace donc la question à son vrai niveau : celui de la santé publique mondiale. Et ce repositionnement interroge directement les pays qui, malgré une abondante communication sur le bien-être au travail, peinent encore à reconnaître juridiquement certaines pathologies liées à l’activité professionnelle.

Une mortalité massive, mais souvent invisible

Selon les estimations présentées dans le rapport, les facteurs de risques psychosociaux au travail provoquent 840.088 décès annuels.

La grande majorité concerne les maladies cardiovasculaires, avec 783.694 morts, tandis que 56.394 décès sont liés aux troubles mentaux.

Ces morts ne surviennent pas à la suite d’un accident spectaculaire ni d’un drame immédiatement attribué au travail. Elles s’inscrivent souvent dans des trajectoires silencieuses :

  • hypertension alimentée par le stress chronique,
  • troubles du sommeil,
  • épuisement durable,
  • isolement,
  • dépression,
  • conduites addictives,
  • perte progressive des capacités de récupération.

Autrement dit, le danger psychosocial n’explose pas toujours. Il s’installe.

Cette réalité explique en partie pourquoi le sujet reste sous-estimé dans de nombreux pays. Là où les chutes, intoxications ou traumatismes sont visibles et documentés, les effets psychiques et cardiovasculaires du travail demeurent plus difficiles à relier de façon immédiate à l’activité professionnelle.

45 millions d’années de vie en bonne santé perdues

L’OIT ne s’arrête pas au nombre de décès. L’organisation estime également que ces risques entraînent la perte de près de 45 millions d’années de vie corrigées du facteur invalidité chaque année.

Cet indicateur combine mortalité prématurée et années vécues avec une incapacité. Il permet de mesurer le poids réel des maladies au-delà du seul nombre de morts.

Concrètement, cela signifie des millions de personnes confrontées à :

  • épisodes dépressifs sévères ;
  • pathologies cardiaques limitant la vie quotidienne ;
  • incapacité durable à travailler ;
  • dégradation de la vie familiale et sociale ;
  • parcours professionnels interrompus.

Le coût humain déborde donc largement la sphère de l’entreprise.

Le temps de travail reste un facteur majeur

Parmi les risques identifiés, l’OIT insiste sur la durée excessive du travail. Selon les données reprises dans le rapport, 35 % des travailleurs dans le monde travaillent plus de 48 heures par semaine.

Les longues semaines ne signifient pas seulement fatigue passagère. Lorsqu’elles deviennent habituelles, elles réduisent le temps de récupération, augmentent les tensions physiologiques, favorisent les troubles du sommeil et compliquent la conciliation entre vie professionnelle et vie personnelle.

À cela s’ajoute un effet cumulatif : un salarié soumis à des horaires lourds peut aussi subir des objectifs serrés, une autonomie limitée ou une pression managériale forte. Les risques se superposent.

Le rapport rappelle ainsi que le temps de travail ne relève pas seulement d’une question contractuelle ou salariale. Il engage directement la santé.

Violence et harcèlement : une exposition mondiale

Autre enseignement marquant : 23 % des travailleurs dans le monde déclarent avoir subi au moins une forme de violence ou de harcèlement au cours de leur carrière professionnelle.

La violence psychologique apparaît comme la plus fréquente, à 18 %.

Humiliations répétées, mises à l’écart, management agressif, menaces, comportements hostiles de collègues, clients ou usagers : ces situations peuvent provoquer anxiété, perte d’estime de soi, troubles anxiodépressifs, absentéisme ou départ contraint.

Le sujet concerne bien davantage que quelques cas extrêmes médiatisés. Il touche l’ensemble du tissu économique, y compris les petites organisations où les procédures RH sont parfois limitées.

La France face à ses contradictions sur le burn-out

Ces constats mondiaux renvoient à un débat très concret en France. Malgré des années de discussions publiques, le burn-out n’est toujours pas reconnu en tant que maladie professionnelle inscrite dans un tableau spécifique du régime général.

En pratique, des reconnaissances restent possibles au cas par cas via des procédures individuelles, souvent longues, techniques et exigeantes, notamment par l’intermédiaire des comités compétents lorsqu’un taux d’incapacité permanente est atteint ou que le lien direct avec le travail doit être démontré. Mais cette voie demeure complexe et aléatoire pour de nombreux salariés.

Le décalage est notable : d’un côté, les entreprises multiplient les discours sur la prévention, la qualité de vie au travail ou la santé mentale ; de l’autre, la reconnaissance institutionnelle d’un syndrome largement documenté reste inachevée.

Cette situation produit plusieurs effets :

  • sous-déclaration des cas ;
  • sentiment d’abandon chez certains salariés ;
  • difficulté statistique à mesurer l’ampleur réelle du phénomène ;
  • transfert de la charge vers l’assurance maladie classique plutôt que vers la branche accidents du travail-maladies professionnelles ;
  • message ambigu envoyé aux employeurs sur la gravité du sujet.

Autrement dit, tant que le burn-out reste juridiquement périphérique, la prévention risque de demeurer partielle.

Les nouvelles formes de travail accentuent les tensions

Le rapport mondial souligne que le milieu professionnel se transforme rapidement :

  • digitalisation,
  • intelligence artificielle,
  • télétravail,
  • travail hybride,
  • plateformes numériques,
  • diversification des contrats.

Ces mutations peuvent offrir davantage de souplesse ou d’autonomie. Mais elles peuvent aussi produire de nouvelles pressions :

  • hyperconnexion permanente ;
  • surveillance numérique ;
  • dilution des frontières entre temps privé et temps professionnel ;
  • isolement ;
  • intensification des rythmes ;
  • imprévisibilité des revenus ;
  • flou sur les responsabilités.

Le risque psychosocial n’appartient donc pas au vieux monde du travail. Il accompagne aussi ses formes les plus contemporaines.

Un impact économique mondial considérable

L’OIT estime que le coût économique annuel combiné des maladies cardiovasculaires et troubles mentaux liés à ces risques représente 1,37 % du PIB mondial.

Pour les entreprises, cela se traduit par :

  • absentéisme accru ;
  • turn-over ;
  • désengagement ;
  • baisse de productivité ;
  • erreurs plus fréquentes ;
  • difficultés de recrutement ;
  • désorganisation des équipes.

Négliger la santé psychologique au travail n’est donc pas seulement une faute sociale. C’est aussi une mauvaise décision économique.

Pourquoi les risques psychosociaux restent mal traités

Le rapport pointe plusieurs freins persistants.

D’abord, les données statistiques restent incomplètes et hétérogènes selon les pays. Ensuite, beaucoup d’organisations continuent d’aborder le sujet par ses conséquences individuelles (stress, burn-out, fragilité personnelle) plutôt que par les causes organisationnelles.

Or l’OIT insiste sur un point central : les risques psychosociaux découlent largement de la conception du travail, de son organisation, de la charge confiée, du manque de clarté des rôles, de l’absence de soutien ou de pratiques managériales dégradées.

Tant que le problème est ramené à la seule résistance individuelle, la prévention reste superficielle. Tant que la reconnaissance juridique demeure hésitante, la réparation l’est aussi.

Ce que recommande l’OIT

Le rapport appelle à agir sur trois axes majeurs.

  • Le premier consiste à améliorer la connaissance statistique : mieux mesurer les expositions, comparer les données et suivre les tendances.
  • Le second vise à renforcer les cadres juridiques et les politiques nationales de santé au travail, avec une place explicite donnée aux risques psychosociaux.
  • Le troisième concerne l’entreprise elle-même : revoir la charge de travail, clarifier les rôles, associer les salariés aux décisions, former l’encadrement, prévenir le harcèlement, intégrer ces sujets à la politique globale de santé et sécurité.

En clair, il ne s’agit plus d’ajouter quelques séances de respiration ou une ligne d’écoute externe, mais de questionner l’organisation réelle du travail.

Une question de santé publique désormais impossible à minimiser

Pendant longtemps, la souffrance psychique liée au travail a été perçue comme un problème diffus, parfois subjectif, souvent secondaire. Le rapport de l’OIT change la donne en lui donnant une dimension chiffrée mondiale.

Plus de 840.000 morts par an : ce total suffit à rappeler que les risques psychosociaux ne relèvent ni de la mode managériale ni du confort accessoire. Ils touchent au cœur même de la prévention professionnelle.

Pour la France, le message vaut aussi avertissement : parler de santé mentale au travail sans faire évoluer les mécanismes de reconnaissance et de réparation revient à traiter le symptôme sans corriger la cause.

Lorsque le travail est mal conçu, mal réparti ou mal dirigé, ses effets peuvent dépasser la fatigue ou le mal-être. Ils peuvent conduire à la maladie grave, puis à la mort.

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