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Autisme au travail : le coût invisible du “masking”

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5–7 minutes
©olivia-grigoritas-images via canva.com

Dans les statistiques de santé publique comme dans les témoignages de terrain, un même constat s’impose : les troubles psychiques progressent, en particulier chez les actifs. Anxiété, dépression, épuisement… Ces signaux ne concernent pas uniquement des situations individuelles isolées. Ils interrogent aussi la manière dont les entreprises recrutent, intègrent et accompagnent des profils aux fonctionnements cognitifs différents, souvent regroupés sous le terme de neuroatypie.

Parmi eux, les personnes autistes restent largement invisibles. Non pas parce qu’elles seraient absentes du monde du travail, mais parce qu’elles apprennent, très tôt, à se rendre indétectables.

Un réflexe d’adaptation massif, mais coûteux

Une étude de référence publiée dans le Journal of Autism and Developmental Disorders met en lumière l’ampleur du phénomène. Sur 92 adultes autistes interrogés, 86 déclarent avoir déjà camouflé leur autisme dans des situations sociales. Le travail figure en première ligne.

Ce camouflage, souvent désigné par le terme de masking, consiste à adopter des comportements perçus comme socialement attendus : maintenir un contact visuel, ajuster son intonation, reproduire des expressions faciales, participer à des conversations informelles sans réel intérêt…

Autant de micro-ajustements qui, pour beaucoup, relèvent de l’automatisme, mais qui demandent ici un effort conscient et constant.

Ce travail d’adaptation ne se limite pas à la sphère comportementale. Il mobilise des ressources cognitives et émotionnelles importantes. “C’est un effort permanent pour décoder des normes implicites et s’y conformer”, résument plusieurs chercheurs.

Un effort d’autant plus intense qu’il reste invisible pour l’entourage professionnel.

Un lien documenté avec l’épuisement psychique

Les conséquences du masking commencent à être bien documentées. Les travaux de Hull et al. (2017), puis de Cage et Troxell-Whitman (2019), établissent une corrélation nette entre camouflage et dégradation de la santé mentale : augmentation de l’anxiété, symptômes dépressifs, fatigue chronique.

Plus encore, certains chercheurs évoquent un “burn-out autistique”, distinct du burn-out professionnel classique. Il ne résulte pas uniquement d’une surcharge de travail, mais d’un épuisement lié à l’effort continu d’adaptation sociale. Un phénomène encore peu identifié dans les entreprises, et donc rarement pris en charge de manière adaptée.

Ce décalage entre la réalité vécue et sa perception par les employeurs pose une difficulté majeure : les signaux d’alerte arrivent souvent tard, lorsque la personne est déjà en grande difficulté.

Recrutement : des codes implicites qui excluent

Ces enjeux commencent dès la phase de recrutement. Les entretiens reposent encore largement sur des critères informels : aisance relationnelle, capacité à soutenir un échange spontané, gestion du regard ou du silence. Autant d’éléments qui peuvent désavantager des candidats pourtant parfaitement compétents sur le plan technique.

Le problème ne tient pas à une volonté d’exclusion, mais à des normes implicites rarement questionnées. Un candidat qui évite le regard ou répond de manière jugée “trop directe” peut être perçu comme peu engagé, alors même que ces comportements relèvent d’un fonctionnement neurologique spécifique.

Ainsi, le masking devient une stratégie d’accès à l’emploi. Mais il s’agit d’une stratégie à court terme, qui transfère la charge d’adaptation sur l’individu sans modifier l’environnement.

Aménagement de poste : une approche encore réactive

Une fois en poste, la question des aménagements reste souvent abordée de manière tardive. Dans de nombreux cas, ils interviennent après un arrêt de travail ou un épisode d’épuisement.

Pourtant, les ajustements nécessaires sont généralement simples : clarification des consignes, réduction des sollicitations sensorielles, limitation des interruptions, possibilité de télétravail, adaptation des modes de communication. Leur mise en place suppose moins des moyens supplémentaires qu’une meilleure compréhension des besoins.

Encore faut-il que ces besoins puissent être exprimés. Or, le recours au masking complique cette expression. Beaucoup de salariés concernés hésitent à évoquer leur situation, par crainte d’être stigmatisés ou de voir leur légitimité remise en question.

Une question de sécurité psychologique

La véritable ligne de fracture se situe ici : les salariés neuroatypiques se sentent-ils en mesure de parler de leurs besoins sans risque pour leur carrière ?

Avec une prévalence estimée autour de 1 % pour l’autisme, la question n’est pas de savoir si l’entreprise est concernée. Elle l’est déjà. La question porte plutôt sur la capacité de l’organisation à créer un cadre dans lequel ces réalités peuvent être reconnues.

Cela passe notamment par la formation des équipes RH et des managers, afin de mieux comprendre les mécanismes du masking et leurs effets. Mais aussi par une évolution des pratiques managériales, en valorisant des modes de communication explicites et en réduisant le poids des normes implicites.

Anticiper plutôt que réparer

Les enseignements des recherches récentes convergent : attendre les premiers signes d’effondrement pour agir expose à des situations plus complexes, tant pour le salarié que pour l’employeur.

À l’inverse, une approche anticipée, intégrant dès le recrutement une réflexion sur les conditions de travail et les modes d’interaction, permet de limiter les risques d’épuisement. Elle contribue également à fidéliser des profils dont les compétences restent encore largement sous-exploitées.

Car au-delà des enjeux de santé, c’est aussi une question de performance collective. En continuant à valoriser des normes comportementales étroites, les entreprises se privent d’une diversité de profils et de compétences.

Vers une redéfinition des attendus professionnels

La montée en visibilité des questions de santé mentale oblige progressivement les organisations à revoir leurs repères. L’autisme et, plus largement, la neurodiversité, mettent en lumière les limites d’un modèle professionnel fondé sur l’uniformité des comportements.

Reconnaître que certains salariés doivent déployer une énergie considérable pour “rentrer dans le moule” invite à déplacer le regard. Non plus sur leur capacité à s’adapter, mais sur celle de l’environnement de travail à accueillir des fonctionnements variés.

Ce déplacement reste encore inégal selon les entreprises. Mais les données s’accumulent, et avec elles une certitude : l’invisibilisation des efforts d’adaptation a un coût humain élevé, et, à terme, un coût organisationnel.

Dans ce contexte, le masking apparaît moins comme une solution que comme un signal. Celui d’un décalage persistant entre les attentes professionnelles et la réalité de certains parcours. Un signal que les entreprises ne peuvent plus se permettre d’ignorer.

Neuroatypie au travail : les chiffres à retenir

  • 93 % des adultes autistes déclarent avoir déjà camouflé leur autisme en société (86 sur 92 participants)
    Source : Hull et al., 2017, Journal of Autism and Developmental Disorders
  • Le masking est associé à une hausse significative de l’anxiété, la dépression et l’épuisement psychique
    Source : Cage & Troxell-Whitman, 2019
  • Environ 1 % de la population est concernée par un trouble du spectre de l’autisme
    Source : Organisation mondiale de la santé
  • Hausse des passages aux urgences pour troubles anxieux, troubles de l’humeur et idées suicidaires, notamment chez les actifs
    Source : Santé publique France
  • Près de 2,5 millions de salariés en état de burn-out sévère en France
    Source : Empreinte Humaine, baromètre 2023
  • Plus de 50 % des personnes concernées par des troubles psychiques ou neurodéveloppementaux ne déclarent pas leur situation à leur employeur
    Sources : Agefiph, Dares (estimations convergentes)

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