
Les troubles de santé mentale représentent aujourd’hui un enjeu humain majeur dans le monde du travail. Mais ils deviennent aussi un sujet économique de plus en plus difficile à contourner pour les entreprises.
Selon les recherches citées par Aust et al. (2024) et Kelloway, Dimoff & Gilbert (2023), les troubles psychologiques compteraient pour 60 à 70 % des coûts associés aux arrêts longue durée dans les organisations.
Une donnée qui explique pourquoi les directions commencent à considérer la santé mentale comme un sujet stratégique, au même titre que les accidents du travail ou l’absentéisme.
Le constat est d’autant plus préoccupant qu’une personne sur quatre connaîtra un problème de santé mentale au cours de sa vie. Dans les entreprises, ces difficultés se traduisent par des arrêts prolongés, des désorganisations d’équipe, une baisse de productivité, des remplacements complexes et parfois une multiplication des départs.
Les chercheurs rappellent également qu’un arrêt de travail lié à la santé mentale dure en moyenne près de cent jours. Et contrairement à d’autres pathologies, les rechutes restent fréquentes lorsque les conditions de reprise ne sont pas adaptées.
Les chiffres qui poussent les entreprises à agir
- 70 % des coûts des arrêts longue durée seraient liés aux troubles psychologiques.
- 100 jours : la durée moyenne d’un arrêt de travail lié à la santé mentale.
- 1 personne sur 4 connaîtra un trouble de santé mentale au cours de sa vie.
- Les rechutes sont plus fréquentes lorsque le retour au travail n’est pas accompagné.
- Les managers formés à la santé mentale repèrent plus rapidement les signaux de détresse et contribuent à réduire la durée des arrêts.
- 5 grands signaux d’alerte peuvent être observés avant une rupture :
- détresse émotionnelle ;
- retrait social ;
- changements d’assiduité ;
- baisse de performance ;
- comportements inhabituels.
Sources : Kelloway, Dimoff & Gilbert (2023) ; Dimoff & Kelloway (2016, 2019) ; Aust et al. (2024).
Des coûts qui dépassent largement l’absentéisme
Lorsqu’une entreprise évoque la santé mentale, la question des arrêts maladie arrive souvent en premier. Pourtant, les recherches montrent que le coût réel est bien plus large.
Le présentéisme constitue l’un des premiers angles morts. Un salarié en souffrance psychologique continue parfois à travailler malgré son état, mais avec une baisse importante de concentration, d’efficacité ou de motivation. Les erreurs augmentent, les délais s’allongent et la qualité du travail peut se dégrader progressivement.
Les équipes subissent également des effets indirects :
- surcharge liée au remplacement d’un collègue absent,
- tensions internes,
- fatigue collective,
- perte de repères organisationnels.
À cela s’ajoutent les dépenses de recrutement, de formation et de réorganisation lorsque les salariés quittent durablement l’entreprise après un burn-out ou un épisode dépressif.
Les chercheurs soulignent que les entreprises sous-estiment encore largement l’impact économique global des troubles psychologiques sur leur fonctionnement quotidien.
Une approche encore trop centrée sur l’individu
Pendant longtemps, la santé mentale au travail a été abordée comme une question individuelle. Le salarié devait apprendre à mieux gérer son stress, à être plus résilient ou à trouver un meilleur équilibre personnel.
Les recherches récentes remettent fortement en cause cette logique.
Les travaux de Kelloway et Dimoff montrent que les conditions de travail jouent un rôle central dans la dégradation de la santé psychologique. La surcharge chronique, le manque d’autonomie, les interruptions permanentes, l’imprévisibilité ou encore l’absence de reconnaissance augmentent fortement les risques de détresse mentale.
La santé mentale est désormais décrite comme un continuum. Un salarié peut évoluer rapidement d’un état stable vers une situation de fragilité selon les ressources dont il dispose et les contraintes professionnelles auxquelles il est exposé.
Cette approche change la manière dont les entreprises doivent agir. Les chercheurs insistent sur le fait qu’il ne suffit pas d’accompagner les salariés une fois en difficulté : il faut aussi réduire les facteurs organisationnels qui alimentent cette détresse.
Prévenir coûte souvent moins cher que réparer
La recherche distingue trois grands niveaux d’action : la prévention, l’intervention et l’accompagnement.
Le premier moyen consiste à agir en amont sur l’organisation du travail. Réduire les stresseurs professionnels permet de limiter les risques d’arrêts longue durée et les pertes associées.
Les chercheurs identifient plusieurs facteurs particulièrement problématiques :
- la surcharge permanente ;
- le manque de contrôle sur son activité ;
- les changements incessants de priorités ;
- les objectifs irréalistes ;
- le manque de soutien managérial ;
- l’absence de reconnaissance.
À l’inverse, certaines ressources jouent un rôle protecteur : autonomie, clarté des missions, soutien social, reconnaissance du travail réalisé ou sentiment d’utilité.
Pour les entreprises, cette logique préventive représente aussi un enjeu financier. Plus les difficultés sont détectées tardivement, plus les conséquences deviennent lourdes :
- arrêts prolongés,
- désorganisation des équipes,
- remplacement des salariés absents,
- augmentation du turnover.
Les managers en première ligne
Les managers de proximité occupent une place centrale dans la prévention des troubles psychologiques. Ce sont eux qui observent les changements de comportement au quotidien et qui peuvent repérer les premiers signaux de détresse.
Les recherches de Dimoff & Kelloway montrent que les entreprises ayant formé leurs managers à la santé mentale constatent une baisse mesurable de la durée des arrêts liés aux troubles psychologiques.
Cette formation devient progressivement un investissement rentable pour les organisations.
Le rôle du manager n’est pas de poser un diagnostic médical. En revanche, il doit être capable d’identifier certains comportements inhabituels et de créer un espace de dialogue avant qu’une situation ne s’aggrave.
Les 5 signaux qui doivent alerter
Les chercheurs identifient cinq grandes catégories de signaux observables en entreprise.
1. Une détresse émotionnelle inhabituelle
Irritabilité, pleurs, réactions disproportionnées, fatigue émotionnelle ou plaintes répétées peuvent constituer des premiers indicateurs.
2. Un retrait social progressif
Le salarié échange moins avec ses collègues, participe moins aux projets collectifs ou semble se désengager progressivement de ses missions.
3. Des changements d’assiduité
Retards fréquents, absences répétées ou difficultés à maintenir un rythme de travail stable peuvent traduire une souffrance psychologique.
4. Une baisse de performance
Les difficultés de concentration, les erreurs inhabituelles ou la perte d’efficacité apparaissent souvent avant un arrêt maladie.
5. Des comportements inhabituels
Certains salariés présentent des changements plus visibles : hygiène négligée, agitation inhabituelle ou comportements à risque.
Les chercheurs rappellent toutefois qu’identifier ces signaux ne signifie pas diagnostiquer un trouble mental.
L’objectif reste d’ouvrir le dialogue et d’orienter la personne vers les ressources adaptées : médecine du travail, accompagnement psychologique ou services RH.
Le retour au travail, un enjeu financier sous-estimé
Le retour après un arrêt lié à la santé mentale constitue une phase particulièrement sensible pour les entreprises.
Les rechutes sont fréquentes lorsque les salariés reviennent dans un environnement identique à celui qui a contribué à leur détresse initiale. Chaque nouvel arrêt entraîne alors des coûts supplémentaires importants.
Les recherches montrent que certaines mesures limitent ces risques :
- reprise progressive ;
- horaires aménagés ;
- adaptation temporaire des missions ;
- soutien managérial renforcé ;
- suivi régulier après le retour.
Ces dispositifs représentent un investissement organisationnel, mais ils réduisent souvent les coûts associés aux rechutes et aux départs définitifs.
Pourquoi certaines politiques montrent leurs limites
Face à la montée des problématiques de santé mentale, de nombreuses entreprises ont mis en place des ateliers de gestion du stress, des séances de méditation ou des programmes de mindfulness.
Les chercheurs considèrent que ces initiatives peuvent avoir un intérêt ponctuel, mais qu’elles restent insuffisantes lorsqu’elles ne s’accompagnent pas d’une remise en question de l’organisation du travail.
Le risque est de transférer la responsabilité sur les salariés eux-mêmes, en laissant entendre qu’ils doivent simplement apprendre à mieux gérer la pression.
Or, si les causes structurelles persistent (surcharge chronique, manque de moyens, objectifs irréalistes ou culture de l’urgence) les effets restent limités.
Un sujet devenu stratégique pour les directions
La santé mentale n’est plus uniquement une question de qualité de vie au travail. Elle devient un sujet de performance durable pour les entreprises.
L’augmentation des arrêts longue durée, les difficultés de fidélisation et la montée des risques psychosociaux poussent désormais les directions à s’intéresser aux données issues de la recherche.
Les travaux de Kelloway, Dimoff et Aust convergent vers le même constat : les politiques les plus efficaces sont celles qui agissent simultanément sur l’organisation du travail, la formation des managers et l’accompagnement des salariés fragilisés.
Pour les entreprises, le sujet dépasse désormais la simple conformité réglementaire. Il touche directement à la capacité de maintenir des équipes stables, engagées et opérationnelles dans la durée.
Sources
- Kelloway, E. K., Dimoff, J. K. & Gilbert, S. (2023), Mental Health in the Workplace, Annual Review of Organizational Psychology and Organizational Behavior : https://www.annualreviews.org/content/journals/10.1146/annurev-orgpsych-120920-050527
- Dimoff, J. K. & Kelloway, E. K. (2019), With a Little Help From My Boss: The Impact of Workplace Mental Health Training on Leader Behaviors and Employee Resource Utilization, Journal of Occupational Health Psychology : https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/29939045/
- Dimoff, J. K., Kelloway, E. K. & Burnstein, M. D. (2016), Signs of Struggle (SOS): Behavioral Mental Health Indicators in the Workplace : https://pdxscholar.library.pdx.edu/psy_fac/185/
- Kelloway, E. K. (2017), What Can Management Do About Employee Mental Health?, Cambridge University Press : https://www.cambridge.org/core/books/organizational-stress-and-wellbeing/what-can-management-do-about-employee-mental-health/9956852164254D7B3FC5225C48319FA7

