
Pierre Pelouzet, président de la Médiation des entreprises, appelle les TPE à saisir le dispositif dès les premiers signaux de tension.
Inflation, flambée énergétique, incertitude géopolitique… Alors que les tensions au Moyen-Orient ravivent les inquiétudes sur les prix de l’énergie, les petites entreprises continuent d’évoluer dans un climat instable. Dans un entretien accordé à TPE Actu, Pierre Pelouzet, Médiateur des entreprises, analyse la montée des tensions économiques et explique pourquoi la médiation s’impose de plus en plus comme un outil d’anticipation pour éviter la défaillance.
Pour Pierre Pelouzet, cette accumulation de crises nourrit un climat de tension durable. « Nous ressentons principalement une tension dans l’économie. » Après la crise sanitaire sont venues la flambée des matières premières, l’explosion des coûts énergétiques, l’inflation puis la hausse des taux d’intérêt, sans parler de l’échéance des fameux PGE (Prêts garantis par l’État).
À cela s’ajoute désormais une incertitude géopolitique forte, qui combine le conflit russo-ukrainien, et maintenant, depuis samedi, un conflit au Moyen-Orient qui a changé l’équilibre du monde. « L’incertitude crée des changements de comportement, et les changements de comportement créent des tensions sur nos entreprises françaises. »
Les chiffres des défaillances d’entreprises atteignent des niveaux historiquement élevés selon le dernier rapport Altares. Mais le président du dispositif invite à les interpréter les chiffres avec prudence. « Depuis 2020, la France a aussi connu un nombre record de créations d’entreprises, incluant une forte proportion de micro-entrepreneurs ». « Statistiquement, le taux de défaillance des nouvelles entreprises reste à peu près le même. Donc une partie de la réponse est que, comme il y a plus de créations, il y a plus de défaillances. »
Pour autant, sur le terrain, les tensions sont tangibles. Elles se traduisent dans les relations commerciales : retards de paiement, pénalités contractuelles, renégociations unilatérales, ruptures brutales. « Les tensions, heureusement, alimentent les médiations. Je préfère que les entrepreneurs viennent en médiation plutôt que d’utiliser le rapport de force avec les administrations ou d’aller au tribunal. »
Une montée en puissance dans un climat sous tension
La progression du nombre de dossiers traités illustre cette évolution, agissant tel un baromètre du tissu économique Lorsque Pierre Pelouzet prend ses fonctions en 2012, la Médiation des entreprises traite environ une centaine de dossiers par an. En 2019, le volume atteint près de 1.200 médiations annuelles. « Aujourd’hui, on est aux alentours de 2.000 dossiers », indique-t-il, une tendance qui devrait se confirmer en 2025 et 2026, compte tenu des perspectives ouvertes par la géo-politique.
Cette hausse porte alors un double message : elle reflète une économie fragilisée, mais aussi une meilleure appropriation du dispositif par les chefs d’entreprise. « C’est le signe d’une tension importante dans notre économie. Mais c’est aussi le signe que les entreprises connaissent de plus en plus le choix du dialogue. »
Souvent, ce sont les TPE qui se retrouvent confrontées à un partenaire plus puissant : grand donneur d’ordre, client stratégique, fournisseur incontournable. « On est saisi par des petites entreprises qui ont des difficultés avec des plus grands. Et on est là pour équilibrer le dialogue et faire en sorte qu’ils trouvent des solutions. »
Contrairement à une idée répandue, ces entreprises ne sont pas toujours en situation critique. « Heureusement, il y en a beaucoup qui viennent nous voir et qui vont bien. » C’est même l’objectif : intervenir en amont. « Plus elles viennent tôt, plus c’est facile de les aider. Plus elles viennent tard, plus on a un risque d’être impuissant. »
La trésorerie, maillon fragile des petites structures
Au cœur des difficultés se trouve souvent un sujet central : la trésorerie. « Une grosse part de la vie d’une entreprise, c’est sa trésorerie. Et le gros de la trésorerie, ce sont les clients. » Entre 25 et 30 % des médiations concernent des retards de paiement.
La mécanique est connue : une facture importante réglée en retard, des pénalités appliquées, un contrat rompu brutalement. « La goutte qui fait déborder le vase, c’est souvent une facture qui est payée en retard, des pénalités émises par un client, une rupture de contrat par un gros client. »
Derrière, l’effet domino peut être rapide : impossibilité de régler les charges sociales, tensions avec les fournisseurs, assignation devant le tribunal. « Vous n’êtes pas payé par votre client, vous ne pouvez pas payer vos URSSAF, les URSSAF vous poursuivent, vous allez au tribunal… »
L’expérience des tribunaux de commerce illustre l’enjeu d’anticipation. Lorsqu’une entreprise sollicite une procédure de prévention dès les premiers signes de difficulté, 70 % poursuivent leur activité. En revanche, lorsqu’elle arrive en procédure collective, 70 % finissent en liquidation. « Cette statistique, je pense qu’elle s’applique à tous les outils, y compris la médiation. Si vous venez tôt, normalement tout se passera bien. Si vous venez tard, malheureusement ce n’est pas gagné. »
La tension sur les prix de l’énergie, déjà éprouvée en 2022 et 2023, pourrait connaître un nouvel épisode avec la dégradation de la situation au Moyen-Orient depuis ce samedi 27 février.
Le Médiateur des entreprises a déjà activé par le passé des comités de crise sectoriels, notamment dans le BTP, et mis en place une « check-list énergie » régulièrement actualisée pour informer les entreprises sur les dispositifs mobilisables. « Nous faisons aussi de la médiation entre les entreprises et les fournisseurs d’énergie », rappelle Pierre Pelouzet.
Le message adressé aux dirigeants est certes toujours le même, mais il est le plus efficace : ne pas attendre que la situation devienne critique. Facture impayée, contrat modifié unilatéralement, pénalités qui s’accumulent, hausse brutale de charges énergétiques, trésorerie qui se tend…
« Dès que vous sentez un signal, il vaut mieux venir un peu trop tôt qu’un peu trop tard. On ne vous en voudra jamais de venir trop tôt. »
Gratuit, confidentiel et ouvert à toutes les tailles d’entreprise (y compris aux micro-entrepreneurs) le dispositif repose sur une démarche volontaire «pour recréer de la confiance. »
Dans une économie marquée par l’enchaînement des chocs et une incertitude géopolitique persistante, la médiation s’impose progressivement comme un outil de gestion du risque. Non pas un ultime recours, mais un levier d’anticipation pour éviter qu’une tension ponctuelle ne se transforme en défaillance.
Le Médiateur des entreprises, un dispositif né dans la crise
Créée en 2010 à la suite des tensions apparues après la crise financière de 2008, le Médiateur des entreprises est un service public rattaché au ministère de l’Économie et des Finances.
Sa mission : aider à restaurer la confiance entre les acteurs économiques et leur montrer la voie vers une résolution à l’amiable des différends commerciaux qu’ils peuvent rencontrer — retards de paiement, clauses contractuelles litigieuses, ruptures brutales de relations commerciales, difficultés liées aux marchés publics ou aux fournisseurs d’énergie.
Gratuite, confidentielle et accessible à toutes les entreprises, quelle que soit leur taille (y compris les micro-entrepreneurs et les structures de l’économie sociale et solidaire), elle repose sur une démarche volontaire. Le médiateur n’impose pas de décision : il rapproche les parties pour restaurer le dialogue et favoriser un accord équilibré.
Depuis sa création, le dispositif a vu son activité croître fortement, en particulier depuis la crise sanitaire, devenant un outil d’accompagnement privilégié pour les TPE et PME confrontées à des tensions économiques.

