
Selon la dernière étude publiée par la Dares en avril 2026, les ruptures conventionnelles reculent légèrement en 2024 après deux années de forte hausse. Une évolution modérée, qui masque des dynamiques contrastées : les cadres continuent de partir davantage, tandis que les écarts entre salariés se creusent.
Il y a les chiffres bruts, et ce qu’ils racontent vraiment. Sur le papier, le marché des ruptures conventionnelles ralentit. En 2024, 538.400 ruptures ont été homologuées dans le secteur privé, soit une baisse de 1 % par rapport à l’année précédente. Une première hors période Covid.
Mais difficile d’y voir un retournement net. Après deux années de progression soutenue (+10,9 % en 2022 puis +4,9 % en 2023), ce léger recul ressemble davantage à un palier qu’à une inversion de tendance. Le niveau reste élevé, proche des sommets atteints ces dernières années.
Derrière cette apparente accalmie, les dynamiques internes racontent une tout autre histoire.
Les cadres continuent de partir, et accélèrent encore
C’est le signal le plus marquant de l’étude : toutes les catégories ne sont pas logées à la même enseigne. Alors que les ruptures conventionnelles reculent chez les employés (-4,2 %) et les ouvriers (-1,4 %), elles continuent de progresser chez les cadres (+5,7 %).
La tendance n’est pas nouvelle, mais elle se confirme :
- En 2022 déjà, les cadres étaient les plus nombreux à recourir à ce mode de rupture. En 2023, leur progression s’était encore accélérée.
- En 2024, le rythme ralentit, mais la hausse se poursuit.
Ce décalage interroge. Il dessine une ligne de fracture nette entre salariés.
D’un côté, des profils qualifiés, mobiles, capables de négocier leur départ et de rebondir rapidement. De l’autre, des salariés pour lesquels quitter l’entreprise reste plus risqué, voire inaccessible sans conflit.
La rupture conventionnelle, pensée comme un outil équilibré entre employeur et salarié, semble ainsi profiter davantage à ceux qui disposent déjà de marges de manœuvre.
Des indemnités qui creusent les écarts
Cette fracture se retrouve dans les montants perçus. En 2024, l’indemnité médiane s’établit à 1.500 euros, en hausse de 7 % sur un an.
Mais ce chiffre masque des écarts considérables :
- 990 euros pour les employés
- 1.140 euros pour les ouvriers
- 2.050 euros pour les techniciens
- 4.720 euros pour les cadres
Le rapport est sans appel : un cadre perçoit en médiane près de cinq fois plus qu’un employé.
L’écart ne s’explique pas uniquement par les salaires. À ancienneté et rémunération comparables, les cadres obtiennent aussi des conditions plus favorables. Leur indemnité correspond à environ 0,30 mois de salaire par année d’ancienneté, contre 0,25 pour les autres catégories, soit le minimum légal.
Plus révélateur encore : plus de la moitié des cadres obtiennent une indemnité supérieure d’au moins 5 % au plancher légal, contre moins d’un salarié sur cinq chez les employés.
La négociation fait donc toute la différence. Et tous les salariés ne disposent pas des mêmes compétences et connaissances en la matière.
Les chiffres clés des ruptures conventionnelles (2024)
538 400
ruptures conventionnelles homologuées en 2024
(–1 % sur un an, après +4,9 % en 2023 et +10,9 % en 2022)
+5,7 %
hausse des ruptures chez les cadres
(contre –4,2 % pour les employés)
4 720 €
indemnité médiane pour les cadres
990 €
indemnité médiane pour les employés
(soit près de 5 fois moins)
0,30 mois de salaire/an
pour les cadres
0,25 mois
pour les autres salariés (minimum légal)
+0,4 %
seule hausse : les salariés de 50 ans et plus
–12 %
chute dans les activités immobilières
+7,9 %
hausse dans l’information-communication
Une baisse globale tirée par les secteurs les plus fragiles
Autre enseignement : la baisse observée en 2024 concerne une large majorité de secteurs. Le commerce recule de 2 %, la construction de 1,7 %, l’hébergement-restauration de 5,4 %. Les activités immobilières enregistrent même une chute de 12 %, après deux années très dynamiques.
À l’inverse, certains secteurs continuent de progresser. L’information-communication affiche encore une hausse de 7,9 %, tandis que les activités spécialisées, scientifiques et techniques augmentent de 3,7 %.
Deux économies coexistent donc :
- D’un côté, des secteurs sous pression, où les départs ralentissent.
- De l’autre, des activités à forte valeur ajoutée où la mobilité reste élevée.
Ce décalage renforce l’idée d’un marché du travail à plusieurs vitesses, où la rupture conventionnelle ne joue pas le même rôle selon les profils et les environnements professionnels.
Les seniors, seuls à rebours de la tendance
La lecture par âge apporte un autre éclairage. En 2024, les ruptures conventionnelles diminuent pour toutes les tranches d’âge… sauf une : les 50 ans et plus, en légère hausse (+0,4 %).
Le phénomène reste modeste, mais il confirme une tendance installée depuis plusieurs années.
Pour les salariés en fin de carrière, la rupture conventionnelle constitue souvent une porte de sortie négociée. Elle permet d’éviter un licenciement, de sécuriser une indemnité et, dans certains cas, d’organiser une transition vers la retraite.
Le pic observé autour de 59 ans, déjà identifié les années précédentes, persiste, même s’il s’atténue.
Un dispositif toujours central, mais de moins en moins homogène
Créée en 2008, la rupture conventionnelle s’est imposée comme un mode de séparation largement utilisé. Elle repose sur un accord entre employeur et salarié, validé par l’administration, et ouvre droit à une indemnité spécifique.
En théorie, elle offre une alternative apaisée au licenciement ou à la démission. En pratique, son usage évolue.
Le ralentissement observé en 2024 ne traduit pas un désintérêt. Il signale plutôt une phase de stabilisation après plusieurs années de hausse rapide.
Mais cette stabilisation masque une transformation plus profonde : la rupture conventionnelle devient un outil de plus en plus différencié selon les profils.
Les salariés les plus qualifiés continuent de s’en saisir pour piloter leur trajectoire professionnelle. Les autres y accèdent moins, ou dans des conditions moins favorables.
Dans les petites entreprises, un outil à géométrie variable
Pour les petites entreprises, cette évolution pose question. Faute de ressources RH formalisées, la négociation d’une rupture conventionnelle repose souvent sur des rapports directs, moins encadrés.
Dans ces environnements, les écarts de pouvoir de négociation peuvent être encore plus marqués.
Un salarié expérimenté, informé de ses droits, pourra obtenir une indemnité supérieure ou négocier son calendrier de départ. À l’inverse, un salarié peu accompagné risque d’accepter les conditions minimales.
La rupture conventionnelle, présentée comme un accord équilibré, dépend donc largement des capacités de chacun à défendre ses intérêts.
Une “fausse baisse” qui en dit long
Au final, la légère diminution du nombre de ruptures conventionnelles en 2024 ne marque pas une rupture nette.
Elle agit plutôt comme un révélateur. Révélateur d’un marché du travail segmenté. Révélateur d’inégalités persistantes dans l’accès à la négociation. Révélateur aussi d’un outil qui, loin de s’uniformiser, s’adapte aux rapports de force.
Derrière un indicateur en apparence stable, les lignes bougent. Et ce sont rarement les mêmes salariés qui en tirent parti…

