
Lorsque les températures deviennent incompatibles avec l’accueil des enfants à l’école, les établissements peuvent fermer ou suspendre les cours. Mais pour les parents salariés, la journée de travail, elle, ne s’arrête pas nécessairement. La dernière semaine de juin 2026 a ainsi placé de nombreuses familles face à une équation difficile : protéger les enfants de la chaleur tout en continuant à travailler. Un décalage qui relance la question d’un éventuel congé climatique, alors même que le sujet peine à avancer.
La scène est devenue familière en quelques années : les températures grimpent, les écoles adaptent leur fonctionnement et les recommandations sanitaires se multiplient.
Mais derrière la décision de fermer une classe ou de suspendre les cours se pose immédiatement une autre question, beaucoup plus prosaïque pour les familles : qui garde les enfants lorsque leurs parents doivent travailler ?
L’été 2026 a une nouvelle fois rendu cette difficulté très concrète.
- La première vague de chaleur de l’été s’est installée en France du 17 au 30 juin, avec un épisode particulièrement intense les 24 et 25 juin.
- La fin de l’année scolaire s’est ainsi déroulée dans des conditions inhabituelles, avec des établissements confrontés à des salles de classe devenues difficiles, voire impossibles, à maintenir à une température acceptable.
- Durant la semaine du 22 au 26 juin, plusieurs collectivités ont annoncé des fermetures d’écoles, des suspensions de cours, notamment l’après-midi, ou encore des dispositifs d’accueil adaptés.
- Ces mesures visaient d’abord à protéger les enfants face à des températures trop élevées dans les locaux scolaires.
Mais elles ont déplacé une partie du problème vers les familles.
Une école qui ferme, une journée de travail qui continue
Pour les parents qui disposent de congés disponibles ou peuvent facilement travailler à distance, la situation peut être absorbée, au moins ponctuellement. Pour les autres, la fermeture d’une école représente plusieurs heures de garde supplémentaires à organiser.
Et cette organisation intervient parfois au pire moment : en pleine journée de travail, avec des réunions déjà programmées, des dossiers à terminer et des contraintes professionnelles qui ne disparaissent pas parce que le thermomètre dépasse un certain seuil. Et il ne faut pas oublier le contexte : à l’aube des congés d’été, la gymnastique des plannings est déjà figée, ne laissant quasi-aucune liberté aux salariés sur la souplesse de leur aménagement de temps.
C’est cette contradiction qu’a vécue une mère de trois enfants, dont deux sont en primaire et le troisième en grande section de maternelle. Lorsque les enfants ont dû rester à la maison, elle s’est retrouvée confrontée à une situation qu’elle décrit comme particulièrement éprouvante.
« L’appartement était à 32 °C. Nous sommes au 9e étage et il n’y avait pas vraiment de possibilité de sortir. Je ne pouvais pas non plus faire garder les enfants. »
La chaleur du jour empêchait donc déjà de retrouver à l’extérieur une forme de respiration la journée, et la chaleur de la nuit venait nous priver de sommeil réparateur. À l’intérieur, la famille devait composer avec un logement surchauffé et trois enfants dont le quotidien était brutalement interrompu.
À l’école, les conditions étaient elles aussi difficiles. « Les températures étaient en moyenne de 35 °C dès la fin de matinée. » La fermeture ou la suspension des cours était donc compréhensible. Mais pour cette mère, la difficulté ne disparaissait pas : elle changeait simplement de lieu.
« Il fallait maintenir les réunions, d’une part parce qu’on ne peut pas prendre des congés à la dernière minute, et d’autre part parce que nous n’avons pas assez de congés pour couvrir toute la période des vacances scolaires sur l’année. »
Cette phrase résume une difficulté structurelle : le calendrier scolaire et le calendrier professionnel ne reposent pas sur les mêmes règles.
Une fermeture exceptionnelle de quelques jours peut sembler supportable sur le papier. Dans la réalité, elle peut obliger un parent à poser des jours de congés qu’il n’avait pas prévus, à demander de l’aide à son entourage, à modifier son organisation professionnelle ou à travailler tout en s’occupant de ses enfants.
Le télétravail, souvent présenté comme une solution, ne règle d’ailleurs pas nécessairement le problème.
Travailler depuis son domicile avec des enfants présents n’est pas toujours compatible avec une réunion, un appel client, un travail nécessitant de la concentration ou simplement avec une journée normale de production. « J’ai connu les mêmes yeux levés au ciel dès lors qu’en enfant entrait dans le champ de la caméra pour me demander quelque chose ».
« Un sentiment d’oppression »
Pour cette mère, l’expérience a surtout été celle d’un enfermement. « Il y avait un sentiment d’oppression, de bruit et d’énergie contenus dans un trop petit espace. Les corps étaient éprouvés, l’esprit aussi. Et je vous épargne la charge générée par la culpabilité d’une telle situation.»
La formule permet de comprendre ce que les chiffres de température ne racontent pas.
Un logement à 32 °C n’est pas seulement une donnée météorologique. Lorsque la chaleur dure, que les nuits sont difficiles, que les enfants ne peuvent plus sortir ou pratiquer leurs activités habituelles et que les parents doivent malgré tout travailler, la fatigue devient collective.
Les enfants étaient eux-mêmes fortement affectés.
« Ils souffraient de la chaleur, ne pouvaient pas faire leurs activités habituelles et, en plus, leurs parents étaient émotionnellement indisponibles, bien trop occupés à remplir des tableaux Excel. »
La difficulté ne tient donc pas uniquement à la garde. Elle tient aussi à la disponibilité parentale.
Être physiquement présent dans le même logement ne signifie pas être disponible pour ses enfants. Le parent peut être là, mais derrière son ordinateur, en réunion, en train de répondre à des messages ou de terminer un dossier.
Une situation qui peut être particulièrement frustrante pour les enfants, eux-mêmes privés de leur cadre habituel.
Des devoirs pour compenser l’absence
À cette organisation familiale s’est ajoutée une autre contrainte : le maintien d’une continuité pédagogique. « Les instituteurs mettaient en plus des devoirs pour compenser l’absence. »
L’intention est compréhensible : lorsqu’une journée ou plusieurs demi-journées de cours sont perdues, les enseignants cherchent à maintenir les apprentissages. Mais, pour les familles, cela représente également une charge supplémentaire.
Il faut récupérer les consignes, trouver un moment pour accompagner les enfants, vérifier que le travail est fait et tenter de maintenir un semblant de rythme alors que la journée familiale est déjà désorganisée par la chaleur.
Le résultat peut être paradoxal : l’enfant n’est plus en classe parce que les conditions ne permettent pas un accueil normal, mais le parent doit malgré tout assurer une partie de la continuité scolaire en parallèle de son activité professionnelle.
« Les corps étaient éprouvés, l’esprit aussi »
Pour cette mère, cette période n’a donc pas été une simple difficulté logistique. « Les corps étaient éprouvés, l’esprit aussi. »
Cette dimension psychologique revient régulièrement dans son récit. La chaleur, l’impossibilité de sortir, le bruit, les enfants enfermés, les réunions professionnelles à maintenir et la sensation de ne disposer d’aucune solution satisfaisante ont créé une forme de saturation.
Elle fait également un rapprochement avec le confinement lié au Covid-19.
« C’était le traumatisme du confinement du Covid, avec la chaleur et la souffrance physique et psychologique en plus. »
La comparaison ne signifie évidemment pas que les deux situations sont identiques. Mais elle traduit un vécu commun : celui d’une vie familiale soudainement enfermée dans le logement, avec des contraintes professionnelles qui continuent à s’exercer.
La différence est que, cette fois, la cause n’est pas une épidémie mais un phénomène climatique appelé à devenir plus fréquent.
« Ce sont souvent les mères qui trinquent »
Derrière cette expérience ponctuelle, la mère pointe surtout une question d’égalité.
« Rien n’est prévu dans ces moments-là. Tout est improvisé et, bien souvent, ce sont les mères qui trinquent : télétravail, temps partiel, revenu plus bas… C’est souvent à elles de céder. »
La remarque renvoie à une réalité plus large : lorsque l’organisation familiale doit être ajustée en urgence, les arbitrages professionnels ne sont pas toujours neutres.
Qui pose un jour de congé ? Qui réduit ses horaires ? Qui renonce à une réunion ? Qui accepte de travailler plus tard pour compenser ? Qui assume une perte de rémunération si les absences se répètent ?
Dans les couples, ces décisions peuvent être négociées de manière très différente selon les situations professionnelles. Mais lorsque l’un des deux emplois est considéré comme plus facilement aménageable ou moins rémunérateur, c’est souvent celui de la mère qui est davantage ajusté.
La canicule vient alors révéler une difficulté qui dépasse largement la question météorologique.
Un événement climatique peut avoir des conséquences professionnelles et économiques très concrètes.
Une semaine exceptionnelle qui pose une question appelée à se répéter
Le problème est d’autant plus important que les épisodes de chaleur intense ne constituent plus des événements totalement isolés.
Après la première vague de chaleur de juin, la France a connu une deuxième période de fortes chaleurs du 4 au 19 juillet, puis une troisième vague entre le 28 juillet et le 19 août 2026.
La question n’est donc plus seulement celle d’une fermeture exceptionnelle décidée quelques jours avant les vacances scolaires.
Elle concerne aussi l’avenir : comment organiser le travail lorsque les conditions climatiques rendent certaines activités ou certains modes de garde difficiles ?
Dans le cas des écoles, le principe est relativement clair : lorsque les températures deviennent incompatibles avec la sécurité ou le bien-être des élèves, les pouvoirs publics peuvent adapter l’accueil.
Mais le parent qui vient chercher son enfant reste, lui, salarié.
Et son employeur n’est pas nécessairement confronté aux mêmes obligations au même moment.
C’est précisément dans cet espace que s’inscrit la réflexion autour du congé climatique.
Le congé climatique, une réponse qui ne fait pas consensus
L’idée d’un congé climatique vise notamment à permettre aux salariés de faire face à des situations dans lesquelles les conditions météorologiques rendent temporairement impossible ou dangereuse la poursuite normale de l’activité.
Mais le sujet reste politiquement sensible.
Interrogé sur franceinfo, le ministre de l’Économie et des Finances Roland Lescure s’est opposé à l’idée d’un dispositif généralisé. Son raisonnement est notamment fondé sur l’impact économique d’un arrêt de l’activité : « si vous arrêtez les gens pendant les périodes de canicule, vous ne produisez plus ».
Il privilégie plutôt une adaptation négociée au niveau des entreprises, en fonction des métiers et des situations rencontrées.
Cette position pose cependant une question lorsqu’on regarde la situation depuis le point de vue des familles.
Que signifie « adapter le travail » lorsque le problème ne vient pas directement du poste occupé, mais de la fermeture de l’école où sont scolarisés les enfants ?
Un salarié peut parfaitement être en mesure de travailler dans son entreprise ou à domicile tout en étant dans l’incapacité d’assurer simultanément la garde de plusieurs enfants.
La question du congé climatique ne concerne donc pas uniquement les travailleurs exposés à la chaleur sur leur lieu de travail.
Elle peut également concerner indirectement les parents lorsque les conséquences d’un épisode climatique perturbent les infrastructures dont ils dépendent habituellement : écoles, crèches, transports ou services publics.
Entre continuité de la production et réalité des familles
Le débat oppose ainsi deux impératifs.
D’un côté, celui de maintenir l’activité économique. Une fermeture systématique des entreprises à chaque épisode de chaleur serait évidemment difficilement envisageable et ne répondrait pas aux contraintes de tous les métiers.
De l’autre, celui de prendre en compte les conséquences concrètes du changement climatique sur l’organisation quotidienne.
Entre les deux, il existe peut-être un espace pour imaginer des dispositifs plus souples : télétravail réellement adapté, autorisations d’absence exceptionnelles, horaires aménagés, solutions de garde renforcées ou mécanismes permettant de ne pas faire reposer systématiquement l’effort sur les congés individuels.
Car dans le cas vécu par cette mère, le problème n’était pas simplement de trouver « quelques heures de garde ». Il fallait gérer trois enfants dans un appartement à 32 °C, alors que les températures rendaient également les activités extérieures difficiles, tout en continuant à participer aux réunions professionnelles et à remplir les obligations de travail.
« Une injustice, une de plus »
C’est finalement ce sentiment qui domine son témoignage. « Je ressens de la colère car rien n’est prévu dans ces moments-là. Tout est improvisé. » Et derrière cette improvisation, elle voit une nouvelle inégalité. « C’est vécu comme une injustice, une de plus. »
La canicule agit ici comme un révélateur. Elle montre les limites d’une organisation dans laquelle l’école, le travail et la vie familiale fonctionnent selon des calendriers différents, alors même que les épisodes climatiques peuvent désormais perturber brutalement les trois.
Pour les enfants, la chaleur signifie des salles de classe difficiles à supporter et parfois une interruption des cours.
Pour les enseignants, elle impose de modifier leur organisation.
Pour les parents, elle peut signifier une journée de travail à distance avec des enfants à occuper, des congés à poser en urgence ou une réorganisation professionnelle.
Et pour certains foyers, cette adaptation n’est pas sans conséquence sur les revenus.
La question qui se pose désormais est donc moins de savoir si les épisodes de chaleur vont continuer à perturber l’organisation collective que de déterminer qui doit en supporter le coût lorsqu’ils surviennent.
Laisser chaque famille improviser au cas par cas revient à faire de la capacité individuelle d’adaptation une variable essentielle.
Or toutes les familles ne disposent pas des mêmes congés, du même employeur, des mêmes possibilités de télétravail, du même logement ou du même entourage pour prendre le relais.
La canicule de juin 2026 aura ainsi laissé derrière elle autre chose que des records de température : une question sociale et professionnelle encore largement sans réponse.
À retenir
Fortes chaleurs : que peut faire l’employeur ?
Il n’existe pas, à ce jour, de « congé canicule » généralisé permettant automatiquement à un salarié de rester chez lui lorsque les températures sont élevées. En revanche, l’employeur dispose de plusieurs leviers pour adapter les conditions de travail et prévenir les risques liés aux fortes chaleurs.
Aménager les horaires. L’employeur peut avancer les prises de poste, décaler certaines activités aux heures les moins chaudes ou prévoir des pauses supplémentaires lorsque les conditions de travail deviennent particulièrement pénibles.
Adapter l’organisation du travail. Certaines tâches peuvent être réorganisées ou reportées. Le télétravail peut également être envisagé lorsque l’activité et les conditions prévues par l’entreprise le permettent.
Limiter l’exposition à la chaleur. L’employeur doit prendre les mesures nécessaires pour protéger la santé et la sécurité des salariés. Cela peut notamment passer par la mise à disposition d’eau potable et fraîche, l’aménagement des locaux, la réduction de l’exposition directe au soleil ou encore l’adaptation des postes de travail.
Le droit de retrait peut, dans certaines situations, être mobilisé. Lorsqu’un salarié estime être confronté à un danger grave et imminent pour sa vie ou sa santé, il peut exercer son droit de retrait dans les conditions prévues par le Code du travail. Ce dispositif ne constitue toutefois pas un « congé canicule ».
Et lorsque l’école ferme ? C’est là que le cadre devient beaucoup moins protecteur pour les parents. La fermeture de l’établissement scolaire d’un enfant ne donne pas automatiquement au salarié un droit à une journée d’absence rémunérée. Selon sa situation, il peut solliciter du télétravail, un aménagement de ses horaires ou utiliser un congé, sous réserve des règles applicables dans son entreprise.
En clair : l’employeur peut aménager le travail pour tenir compte de la chaleur, mais il n’existe pas de mécanisme général permettant à un parent de s’absenter automatiquement lorsque la canicule entraîne la fermeture de l’école.

