
Le gouvernement lance ce mardi 15 septembre un plan national pour accompagner 100.000 recrutements dans l’industrie de défense d’ici 2030. France Travail va mobiliser 595 agences et plus de 15.000 conseillers dans neuf régions prioritaires. Mais derrière l’objectif affiché, une question se pose : comment trouver autant de techniciens et d’ouvriers qualifiés alors que ces profils manquent déjà dans une grande partie de l’industrie ?
- La montée en puissance de l’industrie française de défense ne se joue plus uniquement dans les usines ou dans les carnets de commandes. Elle se joue désormais aussi dans les agences de France Travail.
- Le gouvernement vient en effet de dévoiler son Plan national pour l’emploi dans l’industrie de défense, avec un objectif particulièrement massif : 100.000 recrutements d’ici 2030. Parmi eux, 70.000 correspondraient à des départs à la retraite.
- Autrement dit, l’enjeu n’est pas seulement de produire davantage d’armes, de véhicules, de navires, d’aéronefs ou de systèmes électroniques. Il faut aussi trouver les salariés capables de les concevoir, de les fabriquer, de les maintenir et de les contrôler.
- Et pour y parvenir, l’État entend désormais mettre toute sa machine de l’emploi au service de la filière.
100 000 recrutements : le chiffre qui change la nature du problème
Le besoin était déjà identifié. Le plan gouvernemental confirme désormais l’ampleur du défi : l’industrie de défense devra recruter 100 000 personnes entre 2026 et 2030.
La raison est double.
D’abord, les industriels doivent répondre à l’augmentation des cadences de production. Ensuite, la filière doit absorber le renouvellement générationnel. 48 % des postes sont occupés par des personnes âgées de 43 ans ou plus, tandis que l’âge moyen de départ à la retraite est estimé à 63,6 ans.
Le problème est donc moins celui d’une vague ponctuelle d’embauches que celui de la reconstitution d’un appareil productif sur plusieurs années.
Et cette fois, l’État ne compte pas laisser les entreprises chercher seules.
France Travail mobilise 15 200 conseillers
C’est probablement l’un des éléments les plus significatifs du plan.
Dans les neuf régions considérées comme prioritaires, 595 agences France Travail, 15.200 conseillers à l’emploi et 4.300 conseillers entreprises seront mobilisés autour des besoins de l’industrie de défense.
À cela s’ajouteront 18 correspondants régionaux et une équipe de 30 spécialistes entièrement dédiée au secteur.
Le dispositif va donc bien au-delà d’une campagne de communication destinée à inciter les demandeurs d’emploi à regarder les offres de la BITD.
France Travail doit intervenir sur toute la chaîne : sourcing, immersion professionnelle, formation, préparation opérationnelle à l’emploi, recrutement par simulation, transitions professionnelles et promotion des profils.
Le message envoyé aux entreprises est le suivant : l’État veut transformer les besoins industriels en recrutements effectifs.
Et les PME sont directement concernées
Le plan ne vise pas uniquement les grands noms de l’armement.
La Base industrielle et technologique de défense compte 4.879 établissements et environ 220.000 emplois, pour un chiffre d’affaires annoncé de 40 milliards d’euros. Elle irrigue pratiquement tout le territoire : 292 des 306 zones d’emploi recensées par l’Insee accueillent une activité industrielle de défense.
C’est donc tout un écosystème de sous-traitants, d’ETI et de PME qui se retrouve concerné.
Le plan prévoit d’ailleurs de commencer par les neuf maîtres d’œuvre industriels avant d’élargir la démarche à leurs fournisseurs. Les organisations professionnelles comme le GICAT, le GIFAS et le GICAN ainsi que les pôles de compétitivité doivent contribuer à faire remonter les besoins du terrain.
Pour les dirigeants de PME industrielles, l’enjeu peut donc être très concret : recruter pour accompagner une hausse de production devient progressivement un sujet intégré à une stratégie nationale.
Le gouvernement cible surtout les techniciens et les ouvriers qualifiés
Contrairement à l’image parfois associée à l’industrie de défense, le besoin ne porte pas principalement sur des ingénieurs.
La cartographie réalisée par les services de l’État recense 411 métiers au sein des entreprises de la BITD. Les cadres et professions intellectuelles supérieures représentent 49 % des emplois, contre 23 % pour les professions intermédiaires et 20 % pour les ouvriers.
Et ce sont précisément certains métiers techniques qui affichent les tensions les plus fortes.
Le gouvernement identifie notamment :
- les techniciens et agents de maîtrise en électricité et électronique ;
- les spécialistes de la maintenance électrique, électronique et des automatismes ;
- les techniciens en froid et conditionnement d’air ;
- les ouvriers qualifiés en usinage ;
- les ouvriers qualifiés en ajustement, montage et assemblage mécanique ;
- les professionnels de la maintenance générale et mécanique ;
- les techniciens en mécanique et travail des métaux.
Sept familles professionnelles affichent ainsi un niveau de tension de 5,1 ou 5,2 sur une échelle allant jusqu’à 5,2. Cinq figurent dans le Top 20 des métiers les plus en tension parmi les 220 métiers analysés.
Le point intéressant est ailleurs : le salaire et la durabilité de l’emploi ne semblent pas constituer, a priori, les principales causes des tensions pour ces sept métiers. Les difficultés tiennent notamment au manque de main-d’œuvre disponible, à l’intensité des recrutements et à l’insuffisante adéquation entre formation et emploi.
15.000 formations fléchées vers la défense
Le gouvernement veut donc agir en amont du recrutement.
Sur les 25.000 Préparations opérationnelles à l’emploi individuelles (POEI) qui seront déployées vers les métiers de l’industrie, 15.000 seront orientées vers des métiers répondant aux besoins des industries de défense.
La logique est assumée : il ne s’agit plus seulement de chercher des candidats possédant immédiatement toutes les compétences requises, mais de former directement des demandeurs d’emploi aux compétences recherchées par les entreprises.
Le dossier donne l’exemple d’un salarié de 47 ans reconverti dans l’industrie navale après une expérience dans l’industrie pharmaceutique et le bâtiment. Après deux mois et demi de formation et une immersion en entreprise, il a été recruté comme stratifieur sur un chantier naval.
La reconversion professionnelle devient ainsi un levier assumé de la politique industrielle de défense.
Une mobilisation qui va bien au-delà de l’emploi
C’est peut-être le point le plus révélateur du plan. Pour recruter, il ne suffit pas de publier davantage d’offres.
Le gouvernement reconnaît lui-même que les besoins de la BITD touchent à la formation, au logement, aux transports, à la mobilité des conjoints, aux écoles, aux crèches et au soutien aux familles.
Les préfets sont donc appelés à coordonner les acteurs locaux afin d’accompagner les créations ou extensions d’établissements industriels.
Le recrutement devient ainsi un sujet d’aménagement du territoire.
Et c’est là que le plan prend une dimension plus politique : pour produire davantage pour la défense, l’État entend agir jusque dans l’organisation des bassins d’emploi et dans les conditions permettant aux salariés de venir y travailler.
27 bassins d’emploi placés sous surveillance
Cette territorialisation est particulièrement visible avec l’identification de 27 bassins d’emploi jugés particulièrement en tension.
Ces tensions peuvent être liées à l’augmentation des cadences, à des projets d’extension ou simplement à l’insuffisance de ressources humaines disponibles localement. Ces territoires bénéficieront d’une attention prioritaire de France Travail et des services préfectoraux.
La carte publiée dans le dossier montre une concentration particulièrement forte dans certaines régions :
- Nouvelle-Aquitaine,
- Provence-Alpes-Côte d’Azur,
- Auvergne-Rhône-Alpes,
- Bretagne,
- Occitanie,
- Normandie,
- Pays de la Loire.
La géographie des recrutements devient donc presque aussi stratégique que la géographie des usines.
Le vrai défi : trouver 100.000 personnes dans un marché déjà sous tension
C’est là que le plan gouvernemental se heurte à sa principale difficulté.
La France ne dispose pas d’un vivier illimité de techniciens, d’ouvriers qualifiés, de spécialistes de la maintenance ou de professionnels de l’usinage. Or ces profils sont précisément ceux dont de nombreuses industries ont déjà besoin.
Le dossier identifie d’ailleurs lui-même plusieurs facteurs de tension : intensité des embauches, inadéquation entre formation et emploi, manque de main-d’œuvre disponible, contraintes liées aux conditions de travail, inadéquation géographique et attractivité salariale.
Le risque est donc évident : la défense pourrait devoir recruter les mêmes compétences que l’aéronautique civile, l’automobile, la métallurgie, l’énergie ou la maintenance industrielle.
Le problème ne sera alors plus simplement de « créer des emplois », mais de réussir à faire venir les compétences là où elles sont nécessaires sans assécher les autres secteurs industriels.
C’est précisément pour cela que le gouvernement mise sur les reconversions, les formations courtes et l’appui de France Travail.
Un changement de dimension pour les entreprises
Le plan national pour l’emploi dans l’industrie de défense marque finalement une évolution importante.
La montée en puissance de la BITD n’est plus seulement présentée comme une affaire de commandes militaires et d’investissements industriels. Elle devient une politique de l’emploi à part entière, avec ses objectifs chiffrés, ses indicateurs, ses formations, ses acteurs territoriaux et son reporting.
France Travail devra notamment suivre le recours à ses services par les entreprises, le taux et le délai de pourvoi des offres ainsi que leur satisfaction.
Pour les dirigeants concernés, le signal est difficile à manquer : la pénurie de compétences dans l’industrie de défense est désormais considérée comme un problème stratégique national.
Reste à savoir si la mobilisation de milliers de conseillers et la création de formations suffiront à faire apparaître, en quatre ans, les 100.000 recrutements attendus.
Car une chose est certaine : les entreprises peuvent désormais compter sur davantage de moyens publics pour chercher leurs futurs salariés. Mais elles devront toujours convaincre ces derniers de venir travailler chez elles.
Et cela, aucune campagne de recrutement ne pourra le faire à leur place.
Source : Plan national pour l’emploi dans l’industrie de défense, dossier de presse du ministère du Travail et des Solidarités, septembre 2026.

