
La hausse des arrêts de travail ne relève plus d’un simple signal faible. Elle s’impose désormais comme un sujet économique et social de premier plan, à la fois pour les finances publiques et pour les entreprises. Lors d’une conférence de presse le 9 avril 2026, le gouvernement a détaillé une série de mesures visant à reprendre la main sur une dynamique jugée difficilement tenable. Entre explosion des coûts, évolution des usages et renforcement des contrôles, c’est toute la gestion de l’absentéisme qui entre dans une nouvelle phase.
Une progression rapide qui alourdit la facture des entreprises
Les chiffres présentés traduisent une accélération nette. Entre 2019 et 2024, le nombre d’arrêts de travail indemnisés a augmenté de 10 %, pour dépasser les 9 millions.
Dans le même temps, les dépenses d’indemnités journalières ont progressé de 45 % pour atteindre 17,9 milliards d’euros en 2025 .
Derrière ces données globales se cachent des transformations plus profondes. La durée des arrêts s’allonge, avec une progression notable des arrêts longs, tandis que les arrêts très courts restent majoritaires mais concentrent surtout des coûts organisationnels.
Les arrêts de plus de six mois ne représentent que 7 % des cas, mais absorbent près de la moitié des dépenses .
Pour les entreprises, la facture ne se limite pas au complément de salaire. Désorganisation des équipes, remplacement en urgence, perte de productivité :
- l’absentéisme génère des coûts indirects difficiles à mesurer mais estimés à près de 100 milliards d’euros par an.
- Une hausse d’un point du taux d’absentéisme peut entraîner une baisse de productivité de 0,66 %.
Une France en haut du classement européen
Avec environ 21 jours d’absence par an et un taux d’absentéisme proche de 5 %, la France figure parmi les pays les plus concernés en Europe, se situant au cinquième rang de l’OCDE .
Ce positionnement s’explique en partie par un modèle d’indemnisation particulier, reposant à la fois sur l’Assurance maladie et sur l’employeur.
Ce partage des coûts, combiné à des niveaux d’indemnisation relativement élevés, distingue la France de plusieurs voisins européens où la prise en charge est plus centralisée .
Mais les facteurs économiques ne suffisent pas à expliquer la tendance.
Des causes multiples, entre santé mentale et évolution des comportements
Selon les analyses de l’Assurance maladie, environ 60 % de la hausse des dépenses s’explique par des facteurs économiques et démographiques :
- hausse des salaires,
- vieillissement de la population active,
- augmentation du nombre de salariés.
Le reste provient d’une intensification du recours aux arrêts et d’un allongement de leur durée. Cette évolution s’observe à tous les âges, avec une progression marquée chez les moins de 30 ans et les plus de 50 ans .
La montée des troubles psychiques joue un rôle central. Les arrêts pour motifs anxio-dépressifs dépassent fréquemment les durées recommandées, tout comme ceux liés aux troubles musculosquelettiques.
Dans certains cas, les prescriptions s’écartent des référentiels médicaux : 70 % des arrêts pour lombalgie dépasseraient la durée indicative de cinq jours .
À ces facteurs s’ajoute une question plus sensible : celle des pratiques abusives. Bien que difficiles à quantifier précisément, elles sont identifiées comme une composante possible de la hausse du recours aux arrêts.
Un arsenal renforcé pour encadrer les pratiques
Face à cette situation, les pouvoirs publics ont engagé un renforcement significatif des outils de contrôle et de régulation.
Depuis 2024, plusieurs mesures ont déjà été mises en œuvre. La prescription d’arrêts en téléconsultation est désormais limitée à trois jours sauf exception, ce qui a permis de réduire de près de 40 % le nombre d’arrêts concernés. Par ailleurs, l’usage de formulaires sécurisés a contribué à faire reculer les fraudes, en baisse de 10 % fin 2025 .
Les contrôles se sont également intensifiés. En 2025, 700.000 assurés ont été accompagnés ou contrôlés, avec près de 240.000 convocations.
Fait notable : près de la moitié des personnes convoquées ont repris leur activité professionnelle .
Du côté des prescripteurs, l’Assurance maladie a mis en place un suivi ciblé. Les échanges avec les médecins concernés ont permis de réduire de 10 à 15 % certaines prescriptions.
2026 : des règles plus strictes pour les arrêts de travail
La loi de financement de la Sécurité sociale pour 2026 marque un tournant. À partir du 1er septembre, les arrêts seront plafonnés à un mois en première prescription et à deux mois en cas de prolongation, sauf exceptions médicales .
Les médecins devront également renseigner systématiquement le motif de l’arrêt, et pourront solliciter un avis du service médical pour les situations complexes.
À plus long terme, la durée d’indemnisation des arrêts liés aux accidents du travail et maladies professionnelles sera elle aussi encadrée, avec un plafond fixé à partir de 2027.
Ces évolutions visent à renforcer le suivi médical et à limiter les situations d’arrêts prolongés sans accompagnement.
Les entreprises en première ligne
Le gouvernement entend aussi mobiliser davantage les employeurs. Un kit d’auto-diagnostic sera mis à disposition pour les aider à analyser leur absentéisme et identifier les leviers d’action. Un outil de signalement des situations jugées anormales doit également voir le jour .
Les entreprises présentant un absentéisme élevé seront particulièrement ciblées. En cas d’inaction prolongée, un signalement pourra être transmis au ministère du Travail.
En parallèle, la prévention devient un axe central. Le futur Plan santé travail 2026-2030 prévoit de renforcer les démarches de qualité de vie et des conditions de travail, de développer le dialogue interne et d’améliorer le maintien en emploi.
Vers une responsabilisation collective
Au-delà des outils de contrôle, les pouvoirs publics insistent sur la nécessité d’une mobilisation globale. Employeurs, salariés, professionnels de santé et partenaires sociaux sont appelés à agir conjointement.
Des pistes sont déjà sur la table :
- développement de parcours de réadaptation pour les arrêts longs,
- recours facilité à un second avis médical,
- lutte contre le nomadisme médical,
- meilleure articulation entre soins et reprise du travail .
Le dialogue social devrait également jouer un rôle accru pour identifier des solutions adaptées aux réalités des entreprises, notamment en matière d’organisation du travail et de prévention.
Un équilibre à trouver entre protection et régulation
Si l’exécutif affiche sa volonté de contenir la progression des arrêts de travail, il rappelle aussi leur fonction première : permettre aux salariés de se soigner tout en conservant un revenu et un lien avec l’emploi.
La difficulté réside désormais dans l’équilibre à trouver entre protection des assurés et maîtrise des dérives. Car derrière les chiffres, c’est aussi la transformation du rapport au travail, à la santé et à l’entreprise qui se joue…

