
La fragilité du tissu entrepreneurial français reste élevée. Selon l’Observatoire de l’emploi des entrepreneurs publié par l’association GSC et le cabinet Altares, 61.459 chefs d’entreprise ont perdu leur activité en 2025, soit 168 dirigeants par jour. Un niveau jamais atteint depuis la création de cet observatoire en 2015.
Si la hausse reste limitée par rapport à 2024 (+1 %), ce chiffre confirme surtout l’installation d’un niveau durablement élevé de pertes d’emploi chez les dirigeants, après plusieurs années de forte progression. L’année 2025 apparaît ainsi davantage comme une phase de stabilisation… mais à un niveau historiquement élevé.
Une hausse continue depuis la sortie de crise sanitaire
Pour comprendre ce niveau record, il faut remonter à la sortie de la crise sanitaire. Les mesures de soutien mises en place pendant la pandémie (prêts garantis par l’État, fonds de solidarité ou reports de charges) avaient permis de maintenir artificiellement un grand nombre d’entreprises à flot.
Depuis la fin progressive de ces dispositifs, les fragilités accumulées ont progressivement refait surface. Les pertes d’emploi de dirigeants ont ainsi fortement augmenté ces dernières années :
- +34 % en 2022
- +33 % en 2023
- +18 % en 2024
- +1 % en 2025
Même si la progression ralentit, le volume reste particulièrement élevé. Pour les auteurs de l’étude, cette situation reflète les tensions économiques qui continuent de peser sur les entreprises.
Plusieurs facteurs expliquent ces difficultés persistantes :
- ralentissement de l’activité,
- hausse des coûts de financement,
- inflation sur certaines charges,
- climat économique incertain.
Les très petites entreprises en première ligne
Comme les années précédentes, les très petites entreprises concentrent l’essentiel des pertes d’emploi entrepreneuriales.
Plus de 8 dirigeants sur 10 touchés dirigeaient une structure de moins de cinq salariés, soit plus de 50.000 entrepreneurs. Ces petites structures disposent généralement de moins de marges de manœuvre financières et restent plus exposées aux aléas économiques.
Dans les TPE, la frontière entre la situation financière de l’entreprise et celle du dirigeant est souvent très ténue. Lorsque la trésorerie se dégrade ou que l’activité ralentit, les dirigeants disposent rarement de réserves suffisantes pour absorber les chocs.
À l’inverse, les entreprises plus structurées semblent légèrement mieux résister. Les pertes d’emploi diminuent notamment chez les dirigeants d’entreprises de plus de 50 salariés.
La construction et le commerce particulièrement touchés
L’étude met également en évidence des disparités importantes selon les secteurs d’activité.
La construction reste le secteur le plus touché. Les difficultés du marché immobilier, la hausse des coûts des matériaux et le recul de la demande ont fragilisé de nombreuses entreprises du bâtiment.
Au total, ce secteur représente plus d’un quart des pertes d’emploi de dirigeants.
Le commerce figure également parmi les secteurs les plus exposés. Les commerces indépendants subissent depuis plusieurs années une pression croissante : concurrence du commerce en ligne, hausse des loyers commerciaux, évolution des habitudes de consommation ou encore baisse de fréquentation dans certaines zones.
D’autres activités restent sous tension, notamment l’hébergement-restauration. Malgré la reprise du tourisme après la crise sanitaire, les entreprises du secteur doivent composer avec des marges souvent faibles et des coûts d’exploitation élevés.
Des entrepreneurs expérimentés concernés
Contrairement à certaines idées reçues, les pertes d’emploi ne concernent pas uniquement des entrepreneurs récemment installés.
L’étude montre que beaucoup des dirigeants concernés pilotaient des entreprises créées depuis plusieurs années, avec une ancienneté moyenne d’environ dix ans. Autrement dit, même des structures relativement installées peuvent se retrouver fragilisées lorsque les tensions économiques s’installent dans la durée.
Le profil des dirigeants touchés est également révélateur. L’âge médian des entrepreneurs ayant perdu leur activité s’établit autour de 46 ans, et la tranche des 41-50 ans apparaît comme la plus représentée.
Ce sont donc souvent des entrepreneurs déjà expérimentés, parfois engagés dans leur activité depuis longtemps, qui se retrouvent confrontés à la disparition de leur entreprise.
Un phénomène lié à la hausse des défaillances
Ces pertes d’emploi s’inscrivent dans un contexte plus large de hausse des défaillances d’entreprises.
En 2025, près de 70.000 procédures collectives (sauvegardes, redressements ou liquidations judiciaires) ont été enregistrées en France.
Un niveau élevé, même si la dynamique semble ralentir par rapport à l’année précédente.
Lorsque ces procédures aboutissent à une liquidation, l’entreprise disparaît et le dirigeant perd son activité. Contrairement aux salariés, les chefs d’entreprise ne bénéficient généralement pas d’une protection équivalente face à la perte d’emploi.
Au total, les défaillances d’entreprises ont menacé environ 267.000 emplois de salariés et de dirigeants en 2025.
La question de la protection des dirigeants
Ces chiffres relancent la question de la protection sociale des chefs d’entreprise. Dans la plupart des cas, les dirigeants ne bénéficient pas d’un régime classique d’assurance-chômage.
Si certains dispositifs existent (notamment l’allocation des travailleurs indépendants (ATI)) leurs conditions d’accès restent restrictives et les montants versés limités.
C’est précisément pour répondre à cette problématique que l’association GSC, à l’origine de l’étude avec Altares, propose une assurance volontaire permettant aux entrepreneurs de percevoir un revenu en cas de perte d’activité.
Pour ses promoteurs, la hausse du nombre de dirigeants concernés montre l’intérêt de mieux sécuriser les parcours entrepreneuriaux.
Un climat économique toujours incertain
Même si la progression ralentit en 2025, le niveau record atteint par les pertes d’emploi de dirigeants témoigne d’un tissu entrepreneurial encore fragilisé.
Après plusieurs années de crises successives — pandémie, inflation, hausse des taux d’intérêt, tensions géopolitiques — de nombreuses entreprises continuent d’évoluer dans un environnement économique incertain.
Pour les observateurs, la capacité des petites entreprises à retrouver de la stabilité dépendra notamment de l’évolution de la croissance, du niveau de consommation et de l’accès au financement.
En attendant, les chiffres de l’Observatoire de l’emploi des entrepreneurs rappellent que la disparition d’une entreprise entraîne souvent aussi celle de l’emploi de son dirigeant, une réalité encore peu visible dans les statistiques classiques du marché du travail.
