
Les retards de paiement continuent de déplacer des milliards d’euros de trésorerie au détriment des petites entreprises. Selon le rapport annuel 2025 de l’Observatoire des délais de paiement, remis le 23 septembre 2026 au ministre chargé des PME, les microentreprises et les PME auraient disposé de 13 milliards d’euros supplémentaires si les paiements intervenus au-delà des délais légaux avaient été ramenés à 60 jours. Dans le même calcul, les grandes entreprises devraient renoncer à 12 milliards d’euros de trésorerie. Derrière l’amélioration des moyennes, le rapport décrit donc une situation beaucoup moins favorable pour les fournisseurs de petite taille.
Le chiffre mérite toutefois d’être lu précisément. Ces 13 milliards d’euros ne correspondent pas à une somme directement prélevée, entreprise par entreprise, par les grands groupes sur les TPE et PME.
Il s’agit d’une simulation de transferts de trésorerie réalisée par la Banque de France : les entreprises payées au-delà de 60 jours sont supposées être réglées à 60 jours, et celles qui paient au-delà de cette échéance sont supposées régler à 60 jours. Le résultat permet de mesurer qui gagnerait ou perdrait de la trésorerie si les retards disparaissaient.
La moyenne s’améliore, mais les plus mauvais payeurs ne suivent pas
À première vue, les données 2024 sont plutôt favorables. Après la pause observée en 2023, les délais clients et fournisseurs des entreprises françaises, hors microentreprises, reculent chacun de 1,5 jour. La proportion des entreprises qui respectent le délai de 60 jours progresse également.
Mais cette baisse n’est pas répartie de la même façon. Elle est surtout portée par les entreprises qui avaient déjà les délais les plus courts. À l’autre bout de la distribution, les 10 % d’entreprises affichant les délais les plus élevés se dégradent. Le rapport résume lui-même cette évolution par une formule très claire : « les meilleurs élèves s’améliorent, quand les moins bons stagnent, voire régressent ».
Cette divergence est particulièrement visible selon la taille des entreprises. En 2024, 48 % seulement des grandes entreprises paient leurs fournisseurs avant l’expiration du délai plafond légal, contre 50 % un an auparavant. À l’inverse, 73 % des PME hors microentreprises règlent leurs fournisseurs sans retard, et cette proportion atteint 84 % pour les microentreprises.
De 15 à 13 milliards : une amélioration, sans disparition du déséquilibre
La comparaison avec les éditions précédentes permet de mesurer le chemin parcouru. Le rapport 2023 estimait déjà à 15 milliards d’euros le transfert potentiel de trésorerie en faveur des microentreprises et PME si les retards de paiement disparaissaient, à partir des données 2022. Le rapport 2024 aboutissait encore à 15 milliards d’euros à partir des données 2023. L’estimation tombe à 13 milliards pour 2024.
Deux milliards d’euros de moins constituent une amélioration. Ils ne changent toutefois pas la lecture générale : les petites entreprises restent créancières nettes dans la chaîne de paiement. Les grandes entreprises demeurent, elles, la catégorie qui respecte le moins souvent le plafond légal.
Cette évolution prolonge ce que TPE Actu relevait déjà en octobre 2025 dans notre article « Délais de paiement : les grandes entreprises tirent encore sur la corde en 2024 ». Plus récemment, les données Altares avaient également montré l’écart persistant entre petites et grandes structures, analysé dans « Retards de paiement : la grande leçon des petites entreprises aux grands groupes ».
En 2025, les entreprises de plus de 1 000 salariés dépassent 20 jours de retard
Les données plus récentes portant sur les retards constatés en 2025 confirment le différentiel. Les entreprises de plus de 1 000 salariés dépassent désormais 20 jours de retard moyen, contre environ 17 jours en 2022. Les entreprises de 3 à 9 salariés terminent 2025 à 11,9 jours de retard moyen, et celles de 10 à 49 salariés à 12,1 jours.
La catégorie des entreprises de moins de trois salariés appelle néanmoins une nuance : leur retard moyen a nettement augmenté depuis 2023 et atteint 14,6 jours fin 2025. Les comportements des TPE ne sont donc pas uniformes.
À l’échelle de l’ensemble des entreprises françaises, le retard moyen s’établit à 13,4 jours fin 2025, contre 13,3 jours en Europe. La France améliore légèrement son niveau par rapport à fin 2024, mais elle reste au-dessus de sa moyenne de long terme. Seules 47 % des entreprises paient sans retard en fin d’année 2025.
Hassiba Kaabêche : un sujet « essentiel pour la trésorerie »
Le rapport a été remis le 23 septembre 2026 par Virginie Beaumeunier, présidente de l’Observatoire, à Serge Papin, ministre chargé des PME. Hassiba Kaabêche, vice-présidente de l’Observatoire et Médiatrice nationale du crédit, a insisté sur LinkedIn sur la portée concrète du sujet pour les entreprises.
« Un sujet essentiel pour la trésorerie et la santé financière des entreprises, que je retrouve également dans mes fonctions de Médiatrice nationale du crédit. »
Hassiba Kaabêche, Médiatrice nationale du crédit et vice-présidente de l’Observatoire des délais de paiement
Le constat est d’autant plus sensible que les retards se propagent dans la chaîne fournisseurs. Une entreprise qui attend son propre règlement peut être tentée de différer à son tour certaines échéances, ce que reflète le chiffre de 57 % cité dans le rapport. Pour une petite structure disposant de peu de réserves, quelques semaines de décalage peuvent imposer un recours au découvert, à l’affacturage ou à un financement court terme.
Ces tensions de trésorerie peuvent aussi se traduire par des difficultés de financement. La Médiation du crédit constate que les TPE restent en première ligne lorsqu’un crédit est refusé, réduit ou dénoncé. Le sujet rejoint aussi les derniers indicateurs de Bpifrance Le Lab et Rexecode sur la trésorerie, le crédit et l’investissement des TPE-PME, qui montrent que les petites entreprises restent sous pression malgré quelques signes d’amélioration.
Le Médiateur des entreprises peut intervenir en cas de facture bloquée
Il faut distinguer deux dispositifs. Hassiba Kaabêche est Médiatrice nationale du crédit, dispositif destiné notamment aux entreprises qui rencontrent des difficultés avec leurs financements bancaires. Le Médiateur des entreprises, lui, intervient dans les différends contractuels entre entreprises, ou entre une entreprise et un acteur public. Les retards de paiement, retenues injustifiées et pénalités abusives font explicitement partie des motifs de saisine.
Le rapport 2025 montre que le recours au Médiateur des entreprises augmente. 2 100 demandes de médiation ont été traitées en 2025, soit 10,5 % de plus qu’en 2024. Les demandes proviennent majoritairement de TPE et PME, particulièrement d’entreprises de moins de 25 salariés. Les conditions de paiement représentent 27 % des demandes de médiation individuelle.
La médiation repose sur le volontariat. Le médiateur ne tranche pas le litige comme un juge : il aide les deux parties à reprendre la négociation et à rechercher une solution amiable. Le service est gratuit et confidentiel. Le rapport fait état d’un taux de succès d’environ 70 % et d’un délai moyen de traitement de trois mois. Le site du Médiateur des entreprises recommande de le saisir le plus tôt possible lorsqu’une relation commerciale se bloque.
TPE Actu avait détaillé son fonctionnement dans « Retards de paiement, tensions contractuelles : la médiation devient un réflexe pour les TPE », ainsi que dans notre présentation du rôle du Médiateur des entreprises pour les TPE et PME.
- Vérifier l’échéance contractuelle. Entre professionnels, un délai négocié ne peut en principe pas dépasser 60 jours à compter de l’émission de la facture ou 45 jours fin de mois, sauf régimes particuliers.
- Relancer par écrit et conserver factures, bons de commande, échanges et preuve de livraison ou d’exécution.
- Rappeler les pénalités de retard prévues et l’indemnité forfaitaire de 40 euros pour frais de recouvrement lorsqu’elles sont applicables.
- Saisir rapidement le Médiateur des entreprises lorsque le dialogue est bloqué avec un client privé ou public.
- En l’absence de règlement ou d’accord, envisager le recouvrement amiable ou les procédures judiciaires adaptées, notamment l’injonction de payer.
Les sanctions progressent fortement
Le rapport montre parallèlement un durcissement des contrôles. En 2025, la DGCCRF a notifié 59,1 millions d’euros d’amendes pour des manquements aux délais de paiement, contre 35,8 millions d’euros en 2024, soit une hausse de 65 %. Le taux d’anomalies relevées lors des contrôles atteint 54,2 %, contre 42,3 % un an plus tôt.
La règle générale reste claire : à défaut de disposition spécifique, le délai convenu entre professionnels ne peut pas dépasser 60 jours nets à compter de l’émission de la facture, ou 45 jours fin de mois lorsque cette modalité est prévue au contrat et ne constitue pas un abus manifeste au détriment du créancier. En cas de retard, des pénalités sont dues, auxquelles s’ajoute une indemnité forfaitaire de 40 euros pour frais de recouvrement.
Une amélioration qui ne doit pas masquer la concentration des retards
Le recul du manque de trésorerie estimé pour les PME, de 15 milliards d’euros dans les deux précédentes éditions à 13 milliards dans le nouveau rapport, montre qu’une amélioration est possible. Mais la photographie devient plus polarisée : les entreprises qui payaient déjà rapidement ont encore réduit leurs délais, tandis que les plus mauvais payeurs n’ont pas suivi le même mouvement.
Pour les TPE et PME fournisseurs de grandes organisations, le sujet reste donc très concret. Le problème ne se limite pas au nombre de jours inscrits sur une facture : il détermine la quantité de trésorerie réellement disponible pour payer les salaires, les cotisations, les fournisseurs, investir ou simplement absorber un mois d’activité plus faible.
Sources : Observatoire des délais de paiement, rapport annuel 2025 ; rapport annuel 2024 ; rapport annuel 2023 ; DGCCRF, règles relatives aux délais de paiement ; Médiateur des entreprises.
