
Les mentalités ont changé, mais pas complètement les réflexes. Une enquête Ipsos menée dans 29 pays montre que le partage des responsabilités familiales est désormais largement plébiscité. Pourtant, dès qu’il faut désigner qui devrait en faire davantage, les femmes restent associées aux enfants et aux tâches domestiques, tandis que les hommes sont davantage renvoyés au revenu et aux décisions. Des représentations qui ne sont pas sans conséquences sur la vie professionnelle.
- « Maman à la maison, papa au travail » : la formule appartient officiellement à une autre époque. Dans les faits, certaines représentations ont la peau beaucoup plus dure.
- C’est ce que montre l’édition 2026 de l’enquête internationale réalisée par Ipsos pour le Global Institute for Women’s Leadership du King’s College London. Au total, 23 268 adultes ont été interrogés dans 29 pays, entre le 24 décembre 2025 et le 9 janvier 2026.
- La première lecture est plutôt rassurante : dans les quatre domaines étudiés, une majorité des répondants estime que les responsabilités doivent être partagées entre les femmes et les hommes.
- Mais lorsqu’on quitte cette réponse consensuelle pour demander qui devrait en faire davantage, les écarts réapparaissent immédiatement.
- Et ils dessinent encore une répartition très traditionnelle.
Les enfants : le premier territoire encore associé aux femmes
Pour la garde et les soins apportés aux enfants, 73 % des personnes interrogées considèrent que la responsabilité doit être partagée à égalité.
C’est largement majoritaire.
Mais 17 % estiment que les femmes devraient en assumer davantage, contre seulement 6 % qui attribuent davantage cette responsabilité aux hommes.
L’écart est loin d’être anecdotique : il existe près de trois fois plus de répondants pour considérer que les femmes doivent davantage s’occuper des enfants que de répondants faisant la même réponse pour les hommes.
Cette représentation peut sembler éloignée du monde de l’entreprise. Elle ne l’est pas.
Attribuer prioritairement aux femmes la responsabilité des enfants revient aussi à leur attribuer plus facilement la gestion des absences liées à la garde, des rendez-vous médicaux, des imprévus scolaires ou des contraintes quotidiennes.
Or ces contraintes ont une traduction très concrète dans la carrière : disponibilité, horaires, mobilité, changement d’emploi, prise de responsabilités ou acceptation d’une promotion.
Le ménage reste lui aussi largement féminisé dans les représentations
Même constat pour les tâches domestiques hors garde des enfants : cuisine, ménage et autres activités du quotidien.
- 73 % des personnes interrogées défendent un partage égalitaire.
- Mais 16 % pensent que les femmes devraient en prendre davantage la responsabilité, contre 8 % pour les hommes.
L’écart est donc toujours du même côté.
Ce résultat mérite d’être regardé autrement que sous le seul angle de la répartition des corvées. Dans un couple où l’une des deux personnes prend davantage en charge l’organisation domestique, elle ne réalise pas seulement davantage de tâches matérielles.
Elle assume aussi une partie de la gestion invisible du quotidien : anticiper, planifier, organiser, vérifier, penser aux échéances et gérer les imprévus.
Le problème est que cette activité est rarement inscrite sur un CV.
Elle peut pourtant peser sur le temps disponible pour travailler, se former, développer son activité ou accepter des responsabilités supplémentaires.
Qui doit rapporter l’argent ? Là, le modèle traditionnel réapparaît franchement
C’est sur la question des revenus que les résultats deviennent les plus tranchés.
Le partage reste majoritaire, mais il descend à 66 %, soit le niveau le plus faible des quatre responsabilités étudiées.
À l’inverse, 24 % des répondants estiment que les hommes devraient davantage être responsables du fait de gagner de l’argent, contre seulement 6 % qui attribuent cette responsabilité supplémentaire aux femmes.
C’est l’écart le plus important relevé par l’étude.
Le message est donc assez net : lorsqu’une responsabilité économique doit être attribuée davantage à l’un des deux sexes, le revenu reste largement considéré comme une affaire masculine.
Cette perception entretient un modèle bien connu : l’homme comme principal apporteur de ressources, la femme comme personne davantage disponible pour la famille.
Même lorsque les deux membres du couple travaillent, cette représentation peut continuer à influencer les arbitrages.
Et lorsqu’il faut décider ?
La question des grandes décisions concernant le foyer produit un résultat différent.
77 % des personnes interrogées considèrent que les décisions importantes doivent être prises à égalité. C’est même le taux le plus élevé des quatre questions posées.
Mais là encore, l’égalité de principe ne fait pas disparaître toutes les différences.
12 % pensent que les hommes devraient davantage prendre ces décisions, contre 8 % pour les femmes.
L’écart est nettement plus faible que pour l’argent ou les tâches domestiques.
Il n’en reste pas moins que lorsqu’une personne doit être désignée comme ayant davantage de poids dans les décisions familiales, l’avantage reste du côté masculin.
Le plus intéressant n’est donc pas la majorité égalitaire
Il serait facile de retenir uniquement les 73 %, 73 %, 77 % et 66 % et de conclure que la question est réglée.
Ce serait passer à côté du résultat le plus intéressant de l’étude.
La norme affichée est désormais l’égalité. Mais les représentations qui apparaissent dès qu’il faut répartir davantage les responsabilités restent fortement genrées.
Les femmes sont davantage associées :
- aux enfants ;
- aux tâches domestiques ;
- à l’organisation du quotidien.
Les hommes sont davantage associés :
- au fait de gagner de l’argent ;
- aux décisions importantes du foyer.
Ce n’est donc plus nécessairement le modèle « un seul salaire masculin et une femme au foyer ». Le modèle a évolué.
Mais certaines briques de l’ancien fonctionnement sont toujours là.
Un changement de modèle qui ne concerne pas seulement la famille
Pour les employeurs, cette question n’est pas secondaire.
Une entreprise ne recrute pas dans une société débarrassée de toutes les représentations liées au sexe. Les candidats et les recruteurs arrivent avec leurs habitudes, leurs attentes et leurs propres conceptions de la vie familiale.
Et ces représentations peuvent influencer les trajectoires professionnelles.
Une salariée peut être considérée comme plus susceptible de devoir gérer les enfants. Un salarié peut être davantage perçu comme disponible pour travailler tard ou accepter une mobilité parce qu’il serait moins impliqué dans les contraintes familiales.
Le même mécanisme peut intervenir lorsqu’il s’agit de proposer une promotion, une mission avec des déplacements ou un poste à fortes responsabilités.
Le risque est alors de prendre une décision professionnelle à partir d’une hypothèse sur la vie privée de la personne.
Les hommes ne sont pas davantage libres sur tous les terrains
L’étude Ipsos apporte d’ailleurs une nuance intéressante.
Les femmes sont davantage perçues comme disposant d’une plus grande liberté pour certains choix liés à l’expression personnelle : 34 % estiment qu’elles ont davantage de liberté concernant leur façon de s’habiller, et 24 % concernant les rencontres amoureuses.
Mais lorsqu’il s’agit du travail, la perception s’inverse : 39 % des personnes interrogées considèrent que les hommes disposent de davantage de choix concernant les emplois qu’ils peuvent exercer.
Le constat est particulièrement intéressant pour le monde professionnel.
L’égalité ne consiste donc pas simplement à vérifier si les femmes et les hommes occupent les mêmes emplois. Elle suppose aussi de regarder les choix qui sont réellement considérés comme accessibles à chacun.
Le paradoxe de 2026 : l’égalité progresse dans les discours, les vieux réflexes résistent
L’étude Ipsos va plus loin que la seule organisation familiale.
En moyenne dans les 29 pays étudiés, 52 % des personnes interrogées considèrent désormais que les efforts en faveur de l’égalité entre les femmes et les hommes sont allés suffisamment loin dans leur pays. Cette proportion a progressé depuis 2019 dans 23 des 24 pays présents dans les deux éditions de l’enquête.
Chez les hommes, 54 % estiment qu’ils en font déjà trop pour l’égalité, contre 38 % des femmes.
Autre résultat beaucoup plus sensible : 52 % des hommes interrogés estiment que les actions en faveur de l’égalité des femmes vont tellement loin qu’elles finissent par créer une discrimination envers les hommes, contre 36 % des femmes.
L’enquête ne décrit donc pas une société qui avancerait d’un bloc vers davantage d’égalité. Elle met plutôt en évidence des perceptions qui divergent selon le sexe et l’âge.
Les jeunes hommes ne sont pas forcément les plus éloignés des modèles traditionnels
C’est probablement l’un des résultats les plus surprenants de cette édition 2026.
Ipsos constate que les hommes de la génération Z interrogés affichent davantage certaines opinions traditionnelles que les générations masculines plus âgées.
Ainsi, 31 % des hommes de la génération Z interrogés estiment qu’une épouse devrait toujours obéir à son mari. Ils sont également 33 % à considérer qu’un mari devrait avoir le dernier mot sur les décisions importantes.
Chez les hommes de la génération des baby-boomers, ces proportions tombent respectivement à 13 % et 17 %.
Autre exemple : 21 % des hommes de la génération Z interrogés pensent qu’un homme qui participe à la garde des enfants est moins masculin que celui qui ne le fait pas, contre 8 % des hommes baby-boomers.
Ces chiffres ne permettent évidemment pas de conclure que toute une génération adhère à ces modèles. Ils montrent toutefois que le renouvellement générationnel ne suffit pas à faire disparaître les représentations traditionnelles.
Pour les TPE, le sujet est loin d’être théorique
Dans une petite entreprise, les conséquences peuvent être très concrètes.
Une TPE dispose souvent d’une équipe réduite. L’absence d’une personne se ressent immédiatement. Les horaires peuvent être moins flexibles, les fonctions moins facilement interchangeables et la répartition des tâches plus directe.
Ainsi, les représentations sur la disponibilité des femmes et des hommes peuvent rapidement influencer les décisions quotidiennes.
- Qui propose-t-on pour une mission nécessitant des déplacements ?
- Qui imagine-t-on capable de rester plus tard ?
- À qui propose-t-on spontanément davantage de responsabilités ?
- Qui suppose-t-on susceptible de s’absenter lorsqu’un enfant est malade ?
Ces questions peuvent être posées sans mauvaise intention. Elles n’en peuvent pas moins produire des effets très différents selon la personne concernée.
L’enquête Ipsos rappelle ainsi une réalité que les entreprises doivent regarder en face : l’égalité professionnelle ne se joue pas uniquement dans les salaires ou les recrutements. Elle se joue aussi dans les représentations qui précèdent certaines décisions.
Le vrai changement n’est donc pas encore totalement acquis
Le modèle familial a considérablement évolué. Le couple où l’homme travaille et où la femme ne travaille pas n’est plus la seule référence sociale.
Mais l’enquête Ipsos montre que certaines associations restent puissantes.
Les femmes restent plus facilement renvoyées au soin, aux enfants et au quotidien. Les hommes restent plus facilement associés au revenu et à l’autorité décisionnelle.
Dans la majorité des cas, les personnes interrogées disent pourtant vouloir partager ces responsabilités.
C’est précisément là que se situe le paradoxe : l’égalité est devenue la réponse majoritaire lorsqu’on demande comment les choses devraient fonctionner. Les vieux réflexes réapparaissent lorsqu’on demande qui devrait en faire davantage.
Pour les entreprises, et notamment les TPE, cette différence mérite d’être prise au sérieux. Car derrière une organisation familiale se trouvent aussi des questions de disponibilité, de carrière, de recrutement, de promotion et de rémunération.
- En 2026, le « papa au travail, maman à la maison » a donc largement disparu comme modèle officiel.
- Mais ses traces, elles, sont loin d’avoir totalement disparu.
Source : Ipsos, International Women’s Day 2026, enquête réalisée en collaboration avec le Global Institute for Women’s Leadership du King’s College London. 23 268 adultes interrogés dans 29 pays, du 24 décembre 2025 au 9 janvier 2026.
